Un exemple de faux débat : notre rapport à la France et aux Amériques

par | Oct 5, 2020

Dans l’histoire récente des idées au Québec, la compréhension de notre rapport à la France et aux Amériques a été et demeure le lieu de deux malentendus qui ont embrouillé une importante réflexion sur notre avenir culturel. Je suis toujours étonné de lire encore aujourd’hui dans des textes parfois agressifs que, de concert avec d’autres intellectuels (dont Yvan Lamonde et Bernard Andrès), je me serais efforcé de détruire notre ancien rapport à la France, ce qui serait la source d’une partie de nos maux actuels. Que s’est-il passé exactement?

À partir des années 1990, j’ai d’abord rappelé dans mes travaux pourquoi ce rapport avait pris une grande importance dans notre histoire. Après l’échec des Rébellions de 1837-38, le projet de nation porté par les Patriotes était en miettes et l’avenir du Canada français se présentait très mal. Il fallait réinventer la nation, au moins culturellement. Plusieurs collectivités du Nouveau Monde s’étaient trouvées dans cette situation dans le passé. En gros, quatre modèles ou options avaient émergé de leurs expériences.

L’une invitait à épouser et perpétuer la culture de la mère patrie. Une autre consistait à se tourner plutôt vers la nouvelle culture populaire en formation. Une troisième conduisait à se glisser dans la vieille culture autochtone et à se l’approprier. Une dernière invitait à rejeter toute continuité ou tout emprunt pour se réinventer à partir de zéro (je simplifie). Parmi ces quatre modèles, les élites canadiennes-françaises ont opté pour le premier. C’était un choix rationnel. La culture populaire, de plus en plus séduite par les États-Unis et « corrompue » par les villes, inspirait de la méfiance et même une répulsion. La culture autochtone d’ici n’avait pas le prestige et l’attrait des cultures aztèques et mayas. De toute façon, les « sauvages » avaient presque toujours été un objet de mépris (des « barbares » réfractaires à la civilisation). Enfin, la conjoncture dépressive de l’époque ne prédisposait pas aux ruptures audacieuses[1].

En se réclamant de la grande culture française (en réalité sa veine traditionnelle, la plus conservatrice), nos élites conféraient à la jeune nation une substance et une aura qui, espéraient-elles, allaient commander le respect. Mais il y eut un prix à payer. Dans toutes les sphères de la culture, la France s’imposait désormais comme le modèle supérieur à imiter, le plus souvent servilement. Pendant un siècle, le Canada français s’est ainsi installé dans une relation de dépendance qui lui a certes porté profit tout en le vouant aussi à diverses formes de soumission et d’appauvrissement – les analyses de Maurice Lemire sont déterminantes sur ce sujet.

J’ai décrit dans mes travaux comment, à partir des années 1940 et surtout 1960, cet arrangement a été contesté et s’est peu à peu défait. Dans l’effervescence de la Révolution tranquille, les nouvelles élites culturelles québécoises se trouvaient mal à l’aise dans le vieux rapport hiérarchique, accusé d’avoir étouffé l’imagination et la liberté créatrice. Un nouveau modèle a pris forme qui rejetait non pas la France (c’est le premier malentendu) mais le type de rapport hiérarchisé et contraignant que nous avions entretenu avec elle. Or, le nouveau rapport, plus équilibré, fondé sur la réciprocité, s’est avéré fructueux. C’est plus récemment qu’il s’est défait lui aussi, principalement sous l’effet de la mondialisation.

Revenons aux années 1960-1970. Désormais et de plus en plus, le Québec se percevait et se comportait comme une collectivité neuve (à l’image des autres nations du Nouveau Monde), et plus précisément comme une nation des Amériques. Cette redéfinition répondait à une recherche d’authenticité, à une volonté de mieux fonder notre imaginaire en le nourrissant de notre expérience continentale, une expérience originale de quatre siècles vécue dans ce que, après plusieurs autres, j’appelais l’« américanité ».

C’est là qu’a pris naissance le second malentendu. Dans la notion d’américanité, des commentateurs d’ici ont compris « États-Unis ». Dès lors, ils ont cru que nous étions des partisans de l’américanisation, que le virage opéré consistait dans une apologie des États-Unis érigés en modèle de modernité pour le Québec, en gros : nous voulions substituer la référence étatsunienne à la référence française. C’était ignorer le sens que le mot revêtait déjà dans les pays d’Amérique latine et tous les synonymes qui circulaient dans les autres nations du Nouveau Monde. Là aussi, le rapport avec les métropoles européennes, autoritaire, asphyxiant, était en redéfinition pour mieux aligner l’imaginaire collectif sur la réalité, sans rompre le lien culturel avec les métropoles européennes. C’était ignorer aussi toute l’importance que la France continuait à revêtir à nos yeux.

Une grande confusion régnait (et règne encore), d’autant plus gênante que nous étions pratiquement tous des critiques de la société américaine. Aujourd’hui, cette cause est pourtant entendue en vertu des immenses changements survenus depuis deux ou trois décennies.

On aperçoit plus clairement sur cet arrière-plan le parcours suivi par notre société au cours du dernier demi-siècle. Elle a décroché d’un rapport trop hiérarchisé et paralysant avec la France pour en devenir partenaire à titre nation des Amériques, avant de s’engager pleinement dans la mondialisation et de diversifier ses allégeances à l’échelle de la planète. C’est dans ce contexte que, à notre grande déception, les vents de la mondialisation sont venus mêler les cartes.

Désormais, dans l’esprit des jeunes surtout, la France est presque devenue un pays comme les autres, en rupture avec le culte que lui vouait ma génération. Mais cette immense mutation risque de ne pas être bien comprise non plus si on la considère à la lumière de ce qui demeure un faux procès.

[1] Sur ce qui précède, voir G. Bouchard, Genèse des nations et cultures du Nouveau Monde. Boréal, 2000.