L’injure maudite dans le poème

par | Oct 23, 2020

J’ai été pendant plus de trente-cinq ans professeur de poésie. Il m’est arrivé dans certains de mes cours de parler de ce long poème d’Aimé Césaire, Cahier d’un retour au pays natal, un des plus grands de langue française au 20e siècle. La poésie de Césaire a influencé des Québécois, dont Paul Chamberland, qui s’est inspiré du poète martiniquais dans son propre poème L’afficheur hurle et qui a même rendu visite au poète, maire de Fort-de-France – une visite qui a fait l’objet d’un film de Jean-Daniel Lafond, La manière nègre, auxquels participent aussi plusieurs intellectuels québécois. Ce film est un document émouvant et passionnant, qui nous renvoie forcément au grand poème de Césaire. Celui-ci formule sa révolte contre la condition des Noirs en traversant toutes ses couches de misère, de mépris et d’exploitation, en utilisant abondamment le mot « nègre » et ses dérivés, « négrillon », « négrier », « négraille », « négritude » et en citant par dérision le discours raciste stéréotypé de nombreux Blancs. Par exemple : « les nègres-sont-tous-les-mêmes, je-vous-le-dis, les-vices-tous-les-vices », ou encore, dans le style indirect : « Les Blancs disent que c’était un bon nègre à son bon maître ». Ce poème est une leçon bouleversante sur l’histoire des Noirs et de l’esclavage.

Mais je m’arrête car j’ai une question : ce que je viens d’écrire, pourrais-je le dire aujourd’hui dans une salle de classe? Je ne me posais évidemment pas cette question quand je parlais de Césaire à mes étudiants en 1985 ou 1990. Mais on n’enseigne pas dans l’abstrait, hors du temps et de l’histoire, et il me semble que l’invocation de la liberté d’expression doit être située dans un contexte, celui d’une douleur historique de plus en plus insupportable et qui se perpétue dans une actualité que tout le monde connaît. L’empathie authentique que l’on peut avoir à l’égard de cette douleur doit être capable d’humilité : dans un essai récent, Nicolas Lévesque met à profit son expérience psychothérapeutique pour rappeler que quelque part, l’empathie se heurte toujours au caractère insondable et irréductible de la douleur de l’autre.

Est-ce que l’on est fondé pour autant de dire : « ma » douleur est à moi, elle est ma possession exclusive et tu n’as aucun droit d’en décrire les modalités concrètes et le langage qui l’a accompagnée? L’empathie vaut quand même mieux que l’ignorance. J’ai beaucoup de mal avec une telle fin de non-recevoir. D’abord parce qu’accuser une personne anti-raciste d’être raciste, c’est paradoxalement ce que fait aussi une certaine droite identitaire. Mais surtout, parce que cette logique binaire du tout-ou-rien est réductrice et assez désespérante. L’expérience passe toujours en partie par un langage : il n’est pas nécessaire à un Noir d’avoir vécu l’esclavage, sa douleur vient aussi du fait qu’on lui a raconté cette histoire dont il ou elle mesure le lourd héritage. De même, il est tout à fait possible qu’une Blanche qui vit avec un Noir ou un Blanc qui est père d’enfants noirs adoptés ait fait l’expérience indirecte de l’insulte « nègre » et il n’est pas inconcevable que ces personnes aient vécu intimement et douloureusement, par leurs proches interposés, le profilage et autres formes de racisme systémique. La logique du Blanc ou Noir a ses limites.

Mais je n’ai pas répondu à la question : enseignerais-je le poème de Césaire et montrerais-je La manière nègre à mes étudiants, en présumant qu’il y aurait des Noirs dans mon groupe ? Je crois bien. Mais je dirais d’abord : « Le poème admirable dont nous allons parler dans ce cours utilise à de nombreuses reprises un mot qui, de nos jours, dérange, choque et même blesse profondément les personnes noires. Si c’est votre cas, j’aimerais que nous en discutions après la lecture, mais vous êtes aussi en droit de vous retirer et de revenir au prochain cours, ce que je ne souhaite pas car je voudrais vous entendre. La littérature utilise les mots de toutes sortes de manières, elle peut citer des méchancetés, répéter ironiquement des stéréotypes ou des injures. Un grand poète comme Césaire assume ces étiquettes infâmantes et cette injure maudite pour mieux dire sa révolte et pour se redresser dans sa dignité, avec tous ceux de sa race. Même si on n’a pas connu toute la douleur d’où part ce poème, il nous reconduit à notre humanité ». Maintenant ouvrons le livre : « Au bout du petit matin… ».

Pierre Nepveu est écrivain et a enseigné à l’Université d’Ottawa et à l’Université de Montréal.

 Ce texte est d’abord paru dans Le Devoir du 23 octobre 2020.