Les Prix de l’Académie des lettres du Québec 2020. Réflexions des président.e.s des jurys

par | Nov 16, 2020

           On soutient de plus en plus fortement le patrimoine architectural du Québec menacé de disparition, mais on a moins conscience de son patrimoine immatériel.  Comme il existe de somptueuses demeures beauceronnes qui témoignent d’un certain état passé de la culture québécoise, il existe une Académie des lettres du Québec : les quatre prix littéraires qu’elle attribue chaque année  sont identifiés par des noms qui n’évoquent sans doute plus rien de très vivant pour la majorité des esprits actuels. Pourtant, sous  cette poussière onomastique, le patrimoine immatériel qu’est une Académie continue non seulement de vivre par ses membres, mais de vivifier la littérature et la culture québécoises. Fondée en 1944, dans la foulée du boom de l’édition durant la période de l’Occupation, l’Académie n’a certes jamais été qu’une très modeste institution dotée de peu de moyens. Elle ne s’en veut pas moins fidèle à la vocation élevée d’une Académie depuis Platon : endroit où l’on recherche la vérité. Les membres de toute Académie,  même celle de Suède, dont les prix Nobel exercent une influence mondiale, sont souvent  arrivés dans ses rangs pour des raisons très relatives. La nôtre n’y fait pas exception, mais le fait est que, chaque année, des écrivains, philosophes et intellectuels québécois qui  font partie de l’Académie des lettres du Québec se penchent avec sérieux et respect sur l’ensemble de la production littéraire québécoise.

            Le Prix Alain-Grandbois en poésie porte le nom d’un des plus grands poètes du Québec, né à Saint-Casimir de Portneuf, et grand voyageur dans tous les sens du terme, membre fondateur de l’Académie. La présidente de ce prix  était cette année la poète Denise Desautels. Voici ce qu’elle  écrit :

            Le Prix Alain-Grandbois a été créé en 1988 et, depuis mon entrée à l’Académie en 1995, j’ai été membre du jury à 7 reprises et 4, à titre de présidente. De son côté, Martine Audet, entrée à l’Académie en 2015, a été membre du jury à 6 reprises, dont l’une comme présidente. Quant à Jean-Paul Daoust, il fait partie de l’Académie depuis 2016 et, cette année, il était au jury pour la 4e fois, dont l’une à titre de président. 

            Nous avons reçu, cette année, 68 recueils de 19 maisons d’édition différentes, dont deux que nous avons dû laisser de côté – le premier d’un poète qui avait déjà gagné le prix et le second étant une réédition –, beaucoup moins qu’autour des années 2000 où nous en avons déjà reçu près de 90 et où nous choisissions de nommer 5 finalistes. Je n’ai pas fait de calculs, mais je serais portée à penser que ce que nous avons lu correspond à environ 75% de la production de l’année 2019. Dans notre boîte de livres, et c’est heureux, se trouvaient plusieurs ouvrages de jeunes poètes ou déposés par de jeunes maisons d’édition.

Cela dit, je crois que cet ensemble, par sa très grande variété de formes, de styles, de tons, de langues – de la plus écrite à la plus orale –, nous aura permis de voir que ce qui est publié au Québec en poésie est loin d’être monolithique et loin – comme partout et dans tous les genres, je suppose – d’être d’égale qualité. Or, parmi ces recueils, s’en trouvaient un bon nombre dont l’écriture, travaillée à la fois par les grandes et sombres questions – intimes, existentielles, collectives et politiques – qui agitent le monde actuel, et par un fort désir de les traverser en mots et en images de résistance, et de les faire apparaître autrement, souvent de manière lucidement éclatée, était éblouissante. Car, comme l’écrivait Marcel Labine, l’un de nos finalistes de l’année dernière, citant Octavio Paz, « elle [la poésie] se nourrit / du dégoût de l’angoisse et du désespoir ». Car, comme l’écrivent cette année nos trois finalistes : « Une fois traversé passé le grand trou on appartient à la beauté générale » (Jean-Marc Desgent); « et derrière le soleil une muraille / où courir à pleine langue » (Annie Lafleur); « Un grand émoi comme un fleuve. // Je vis pour quelque chose de précieux / non plus pour rien non plus pour tout. »  (Isabelle Dumais).

Ce que nous avons cherché avant tout, Martine Audet, Jean-Paul Daoust et moi, indépendamment des générations et des maisons d’édition, c’est la rigueur, l’audace, la puissance, la singularité, l’étonnement. Et nous l’avons trouvé.

            Le Prix Marcel-Dubé en théâtre porte le nom d’un des dramaturges québécois les plus prolifiques des années 60, qui a écrit pour la télévision et pour le théâtre et a introduit sur les scènes du Québec un langage provenant de la langue parlée d’ici. Il fut membre de l’Académie.  Le président de ce prix était cette année l’écrivain   multidisciplinaire Daniel Canty.   

            Le Prix Marcel-Dubé, dit-il, est décerné depuis 2017 par l’Académie des lettres du Québec. Le jury de cette année composé de Jessie Mill, dramaturge et conseillère artistique au FTA, de Paul Bélanger, poète et éditeur, entré à l’Académie des lettres en 2015, et de moi-même, qui suis entré à l’Académie des lettres en 2017. Douze éditeurs ont soumis vingt-six textes à notre attention. Cet ensemble couvre la presque totalité du théâtre publié au Québec en 2019. Nous avons résolu, dès l’amorce, de prendre le parti pris de l’écriture : d’envisager la scène, et les livres qui portent la trace de ce qui s’y est déployé, comme des lieux de passage de la littérature. Le texte est, comme tout ce qui entre en jeu dans la création d’une œuvre dramatique, une forme vivante, qu’on gagne à reconnaître comme telle. Ce qui est souligné ici, et qui se reflète dans nos choix, c’est donc la force d’action – et le pouvoir de revenance – du verbe et de ses avatars. Car nous croyons que l’écriture, qu’elle surgisse du corps des acteurs ou qu’elle s’installe dans la luminosité de la page, pulse d’une énergie vivante, qui porte en elle la promesse d’intarissables retours.

            Le prix Ringuet, en roman, adopte le nom de plume d’un membre fondateur de l’Académie,  Philippe Panneton, médecin, romancier, dont le grand roman Trente Arpents témoigne de la vie telle qu’elle s’est déroulée sur les  terres agricoles dont on doit actuellement  défendre politiquement la pérennité contre les développeurs, et où ce sont des travailleurs migrants saisonniers qui vont  aux champs de maïs, dans des conditions de dureté et de solitude qui dépassent celles qui poussent les personnages de  Ringuet à  émigrer aux États-Unis…        

            Présidé depuis 2017 par la romancière Monique Proulx, le jury 2020 était de plus formé par les écrivaines de l’Académie Catherine Mavrikakis et France Théorêt.           Voici ce que Monique Proulx nous dit au sujet de son expérience au prix Ringuet :

            À l’époque où j’ai joint le jury du prix Ringuet, il y a quatre ans, la rumeur circulait à l’effet que le roman n’en menait pas large. Le roman est-il mort? demandait-on carrément dans des colloques sérieux à l’université et des chroniques enlevées à la radio. Par roman, bien entendu, on entendait le roman-roman, celui qui ose s’écarter du vécu pour camper des univers imaginaires, celui qui ose mettre au monde des personnages différents de son auteur, celui qui a le front de créer des histoires que personne n’a authentifiées. Car la consommation effrénée de la réalité, les confessions de tous poils, les récits inspirés de faits avérés, les autobiographies et autres épanchements intimes commençaient à pulluler et à accaparer la rumeur médiatique, au point de se prétendre l’avenir du genre.

Eh bien, non. Après quatre années passées à lire la production romanesque québécoise – une centaine de titres soumis chaque année au prix Ringuet, dont 125 précisément cette année – je peux affirmer haut et fort que le roman – le roman-roman- a le vent dans les voiles, et que toute une nouvelle génération d’esprits libres se réclament du vertige de l’imaginaire. Et c’est sans compter les valeurs sûres, les écrivains reconnus qui continuent de déployer leur inventivité romanesque sur les terrains les plus inattendus.

Beaucoup de femmes chez ces primo-romanciers (donc cières), énormément de talent, des voix fracassantes qui s’imposent déjà. J’ai envie de mettre quelques noms sur ces épithètes flatteuses, pour leur souhaiter vivement la bienvenue : Stéphanie Clermont, Annie Perreault, July Giguère, Catherine Lavarenne, Ariane Lessard, Marie-Jeanne Bérard, Virginie Blanchet-Doucet, Marie-Ève Thuot, Stéphane Larue, – sans compter les lauréats  Christian Guay-Poliquin et Kevin Lambert (secondo-romanciers, ces deux-là)… Ils n’ont pas tous été primés, mais ils ont tous été remarqués, tant leur musique singulière promet de bien beaux lendemains à la littérature québécoise.

Ce fut donc la grande joie de l’exercice de ce jury : découvrir que l’invention de la réalité se porte à merveille. Car c’est la grâce et la liberté subversive du roman que de proposer un monde au lieu de se contenter de subir celui qui est là.

            Le prix Victor-Barbeau, en essai, conserve la mémoire du fondateur même de l’Académie : journaliste, polémiste, essayiste, pourfendeur du régionalisme, styliste, défenseur préoccupé par la qualité de la langue française. Le jury, présidé depuis 2018 par Monique LaRue, romancière et essayiste, était composé cette année de l’essayiste Sherry Simon et de Jean-François Chassay, romancier, essayiste, membre extérieur à l’Académie. Voici ce que Monique LaRue dit au sujet du prix Victor-Barbeau 2020:  

            Cinquante-huit titres sont parvenus au jury : des livres extrêmement différents les uns des autres, tant l’essai est un genre libre, hétérogène, qui, dans l’édition contemporaine, s’étend bien au-delà de la littérature et peut comprendre l’histoire, la géographie, le vaste ensemble des sciences humaines, l’histoire de l’art, le journalisme, et plus encore. Le jury a privilégié la qualité littéraire et celle de l’écriture, en respect de son origine, de sa tradition, et du mandat même de l’Académie des lettres du Québec. Il a aussi été sensible à la vive préoccupation quant à l’exercice de la liberté de pensée et de la liberté d’expression, d’une part, et à la volonté affirmée, d’autre part, de se positionner dans l’actualité la plus contemporaine, que ce soit par la  révision critique de la tradition, par l’exploration de voies et de pratiques issues de la résistance aux censures et aux bâillons. L’essai québécois est multiplement animé par la volonté de témoigner et/ou de participer au changement du monde, de résister, de protester, de durer. La difficulté fut de choisir seulement trois finalistes dans cette riche matière…

              Les genres littéraires désignés par ces prix ont changé profondément depuis leur fondation et chaque jury est témoin d’innombrables modifications intertextuelles des canons de l’écriture et des genres eux-mêmes qui se modifient au mépris des frontières classiques sous l’effet bouleversant et fécond du temps qui avance.     

             Nos lectures sont libres et souveraines. Elles ne sont reliées à aucun gouvernement, à aucun intérêt d’ordre professionnel. Elles émanent du dialogue esthétique entre des individus engagés dans la culture, motivés par le seul  plaisir et désir de  maintenir dans la société une lecture responsable, qui prend le risque de l’évaluation critique, sans laquelle l’art ne peut pas vivre.          

Les finalistes du prix Alain-Grandbois (poésie) sont Jean-Marc Desgent pour Misère et dialogue des bêtes (Poètes de brousse), Isabelle Dumais pour Les grandes fatigues (Noroît) et Annie Lafleur pour Ciguë (Quartanier).

Les finalistes du prix Marcel-Dubé (théâtre) sont Suzie Bastien pour Sucré Seize (Huit filles) (Lansman), Dany Boudreault, Sophie Cadieux et Maxime Carbonneau pour La femme la plus dangereuse du Québec, d’après Josée Yvon (Les Herbes rouges) et Evelyne de la Chenelière pour La vie utile, précédé de Errance et tremblements (Les Herbes rouges).

Les finalistes du prix Ringuet (roman) sont Patrick Nicol pour Les manifestations (Le Quartanier), Marie-Eve Thuot pour La trajectoire des confettis (Les Herbes rouges) et Élise Turcotte pour L’apparition du chevreuil (Alto).

Les finalistes du prix Victor-Barbeau (essai) sont David Bélanger et Thomas Cartier-Lafleur pour Il s’est écarté. Enquête sur la mort de François Paradis (Nota Bene); Fanny Britt pour Les retranchées. Échecs et ravissement de la famille en milieu de course (Atelier 10) et Stanley Péan pour De préférence la nuit (Boréal).  

Les prix de l’Académie sont dotés d’une bourse de 1500$ et d’une œuvre de Cozic. En raison de la pandémie, la remise des prix est reportée à une date à déterminer.