Le français a besoin d’un redressement radical

par | Nov 26, 2020

Dans un texte paru dans Le Devoir du 26 novembre, Gérard Bouchard constate : « Il y a plus d’indices qu’il n’en faut pour confirmer l’état de crise dans lequel notre langue se trouve présentement. »

Le français a besoin d’un redressement radical

Comme bien d’autres nations, le Québec s’est retrouvé, avec la mondialisation, devant un défi nouveau. Cette fois, ce sont plus que des membres de l’élite qui sont interpellés pour faire l’apprentissage de la langue anglaise. Soucieux de rester en phase avec un monde qui se refait rapidement et devient de plus en plus envahissant, la plupart des Québécois francophones sont désormais concernés. En d’autres mots, l’apprentissage de l’anglais devient rapidement un phénomène collectif, avec tous les risques que cela comporte pour une culture minoritaire comme la nôtre.

Mais comment assurer un apprentissage de l’anglais à cette échelle sans compromettre la survie du Québec francophone ?

Dans un premier temps, s’appuyant sur la sécurité que conférait la loi 101, plusieurs d’entre nous ont relâché leur vigilance. Pour certains, le réveil est maintenant brutal. La loi 101 a constitué un moment décisif pour l’avenir de notre langue. Elle apportait une solution appropriée à une situation de crise. Nous vivons présentement un moment semblable. Une réaction de la même ampleur s’impose.

À l’époque, la cause du français a bénéficié d’une conjonction de politiciens courageux, d’intellectuels éclairés et d’une forte mobilisation dans la population. Une conjoncture identique se mettra peut-être en place avec un ministre, Simon Jolin-Barrette, qui paraît bien résolu à mener le combat. S’il bénéficie des appuis nécessaires, son nom pourrait être associé à un autre tournant dans l’histoire de notre langue, comme l’est celui de Camille Laurin. Malheureusement, le sondage rendu public le 16 novembre dernier montre que la majorité des Québécois ne suivent pas.

Dans ces conditions, les médias ont un rôle déterminant à jouer, tout comme les principaux acteurs de notre société en provenance du monde culturel, économique et social. Aucune institution ne devrait se trouver dispensée de se jeter dans cette bataille que d’autres (une revue comme L’Action nationale, par exemple) ont menée à bout de bras depuis si longtemps.

On s’attend aussi à ce que les municipalités contribuent à l’effort. De ce côté, la Ville de Montréal reste une énigme. Normalement, elle aurait dû être la première à sonner l’alarme, elle devrait se trouver déjà aux barricades. Ce n’est pas le cas. L’inaction de la mairesse Plante dans ce dossier est désespérante alors même que la partie se joue sur son terrain. Son nom aussi restera associé à l’histoire du français québécois, mais pour de tout autres raisons. Il faudra que d’autres leaders prennent le relais, et vite.

Des raisons de combattre

Il y a plus d’indices qu’il n’en faut pour confirmer l’état de crise dans lequel notre langue se trouve présentement. Néanmoins, de nombreux Québécois semblent se demander si cette bataille en vaut la peine dans un monde où toutes les frontières tendent à s’ouvrir. Ils ont tort, et ce, pour bien des raisons. Voici les miennes.

La première est d’ordre sociologique. Tout comme les institutions et les valeurs qui caractérisent une société, la langue est au cœur de l’identité. C’est dire qu’elle contribue immensément au sentiment d’appartenance et à la solidarité dont toute démocratie a besoin. Au temps du Québec traditionnel, la religion s’ajoutait à ces attributs. Maintenant qu’elle n’en fait plus partie, un rôle plus important encore échoit à la langue.

Elle est une ressource précieuse pour trois autres raisons. Sur le plan civique, une langue commune permet d’unir la diversité, d’établir un rapprochement entre les cultures, de permettre à chaque citoyen de s’intégrer pleinement, de jouir de tous ses droits et de participer à la vie démocratique. Au Québec, cette langue ne peut pas être autre chose que le français. Sur le plan symbolique ensuite, notre langue est associée à une longue histoire de luttes. Garneau écrivait en 1837 : « Notre langue se perd. » Et en 1844 : « [Notre] destinée est de lutter continuellement. » Imprégnée de cette mémoire, la langue appelle à la fidélité, au devoir de reprendre sans cesse le flambeau.

Enfin, sur le plan politique, il importe de protéger notre identité parce qu’elle donne corps à notre nation comme acteur original et comme instance de proximité dans le contexte de la mondialisation. Il faut voir là non pas un geste de fermeture, mais au contraire l’établissement d’une base solide pour intervenir plus fermement dans l’environnement international.

L’attachement à notre langue devrait normalement suffire à la prémunir contre les aléas du bilinguisme. Au Québec comme ailleurs, le rapport à la langue maternelle baigne dans l’émotion (Miron : « Quand on touche à ma langue, je mords… »). Notre rapport à la langue anglaise, cependant, relève de l’utilitaire. Cette hiérarchie devrait permettre d’assurer le maintien du français tout en nous disposant plus favorablement envers le bilinguisme de masse qui semble inévitable.

Mais en ce moment, l’élément qui est en péril dans cette dualité et qu’il presse de renflouer, c’est le français.

Ce texte est d’abord paru dans Le Devoir du 23 octobre 2020, accessible ici : 

https://www.ledevoir.com/opinion/idees/590444/point-de-vue-le-francais-a-besoin-d-un-redressement-radical