Auteure ou autrice, l’un et l’autre se dit ou se disent…

par | Fév 20, 2021

Une question me taraude depuis quelques mois. Celle de l’emploi systématique, par les médias de langue française, à la suite du rapport portant sur la féminisation des noms de métier et de fonctions adopté le 28 février 2019 par l’Académie française, du terme « autrice » pour identifier ces femmes que nous avions l’habitude de désigner, depuis une quarantaine d’années, au Québec, comme des « auteures ». Ce rapport venait à point marquer une nouvelle attitude de la part de l’illustre institution qui, jusque-là, avait rejeté d’emblée « les formes telles que professeure, recteure, sapeuse-pompière, auteure, ingénieure, procureure, etc. » considérées comme des « barbarismes » (déclaration du 10 octobre 2014). Jusqu’à quel point s’agissait-il d’un changement de cap ? Jusqu’à quel point la recommandation était-elle coercitive ?

Rappelons que lors de sa fondation, en 1635, l’Académie française a reçu comme mission « d’établir des règles concernant la langue française de façon à la rendre apte à traiter de tous les sujets » et comme principale tâche, de constituer un Dictionnaire. Claude Favre de Vaugelas, le premier à s’attaquer à ce travail, déclara que « l’usage est le Maistre des langues vivantes » et un « Souverain » dont il faut respecter les lois. Celui qu’on a appelé le « greffier de l’usage » s’appliqua à établir le « bon usage » d’après « la façon de parler de la plus saine partie de la Cour, conformément à la façon d’escrire de la plus saine partie des Autheurs de ce temps ».

Cependant Vaugelas, en quinze ans de travail, n’avait pu terminer que les premières lettres du Dictionnaire. Avait-il inscrit le mot « autrice » en parallèle avec celui d’« auteur » ? Je n’ai pas la possibilité de vérifier. On sait que ce mot, déjà utilisé au XVIe siècle et peu à peu disparu de l’usage, a fait une soudaine réapparition à la suite du rapport de l’Académie. Or si l’on se réfère au texte du rapport, on constate l’extrême prudence avec laquelle les Académiciens ont formulé leurs recommandations.

Notons, dès l’introduction, quelques précisions. En « gardienne du bon usage », l’Académie se propose « non pas d’avaliser tous les usages, ni de les retarder ou de les devancer, ni de chercher à les imposer, mais de dégager ceux qui attestent une formation correcte et sont durablement établis ». Et d’ajouter que c’est précisément l’usage « qui décidera et tranchera en dernier ressort ».

La faveur de l’usage

À propos du féminin du mot « auteur », jugé un « cas épineux », on lit ceci : « Il existe ou il a existé des formes concurrentes, telles que “authoresse” ou “autoresse”, “autrice” (assez faiblement usité) et plus souvent aujourd’hui “auteure”. […] “Autrice”, dont la formation est plus satisfaisante, n’est pas complètement sorti de l’usage, et semble même connaître une certaine faveur, notamment dans le monde universitaire, assez rétif à adopter la forme “auteure”. […] L’étude de ce cas illustre l’ancrage dans la langue des formes anciennes en “-trice”, ce mode de féminisation ayant toujours la faveur de l’usage. »

Il s’agit donc de faire revivre un archaïsme et de proposer, en empruntant une formation jugée « satisfaisante », un mot « assez peu usité » (sinon dans le monde universitaire… ???) en remplacement d’un autre que l’on rencontre « plus souvent aujourd’hui ».

Les écrivaines du Québec et d’autres aires francophones n’avaient-elles pas déjà adopté le mot « auteure » en parallèle avec ceux de professeure, metteure en scène, ingénieure, annonceure, etc. ? En outre, comme le signale la linguiste Céline Labrosse, « si autrice agit comme repoussoir auprès de tant de gens, c’est simplement à cause du suffixe –trice qui tombe en désuétude depuis des décennies (comme –euse et, auparavant –esse, eresse). Il n’y a qu’à observer les acupuncteures, facteures, inspecteures », etc. qui tiennent à leurs dénominations. Dès lors, « autrice » s’inscrit totalement à contre-courant. » (Le Devoir, 5 décembre 2019)

Les auteurs de rapport déplorent l’étroitesse du corpus disponible. A-t-on pu consulter les nombreux « ouvrages de référence » qui, selon l’Office québécois de la langue française, attestent l’emploi du mot « auteure » ? D’après un recensement de presse effectué en 2013 par l’OQLF en Europe et au Québec, lorsqu’il s’agit de musique, c’est la forme « auteure-compositrice-interprète » qui est de loin la plus répandue avec 98,9 % des cas.

Et qu’en pensent celles qui, depuis des décennies, se sont désignées « auteures » ?

La liberté de l’usage

Par ailleurs, l’Académie insiste pour affirmer « la liberté de l’usage » et pour dire qu’elle « refuse toute tentative pour forcer l’usage, qui risquerait d’introduire des formes mal reçues du public ». Le rapport précise qu’il appartient à chacune de garder ou non la forme masculine d’auteur, si telle est sa préférence et à cause de « la grande part d’abstraction » de la notion, « comme c’est le cas pour médecin et poète ». Le même rapport signale le remplacement de « doctoresse » par « docteure » (sans proposer cette fois la forme « doctrice »). On en déduit que rien n’interdit le maintien du féminin « auteure » si tel est le souhait de celles qui écrivent. En ce qui concerne le terme « écrivaines », on se contente de souligner que « le mot se répand dans l’usage sans pourtant s’imposer ».

Étant donné les précautions et nuances apportées par l’Académie quant à la féminisation du substantif « auteur », je m’étonne de l’empressement de la presse à adopter, au Québec comme ailleurs, le mot autrice de préférence à tout autre. Bien sûr, cette forme donne une visibilité indiscutable au féminin. Mais ne peut-on pas laisser encore le temps et l’usage faire leur œuvre et, sachant que le terme « auteure » s’est implanté parmi les écrivaines dès les années 1970 et 1980, le laisser librement cohabiter avec le mot « autrice » ainsi que le conseille l’OQLF, chacun et chacune pouvant « y aller de sa préférence quant au féminin à employer » ?

Puisqu’au bout du compte, l’usage a toujours le dernier mot, il me paraît opportun de rappeler, en pastichant une phrase attribuée à Vaugelas : « Auteure ou autrice : l’un et l’autre se dit ou se disent. »

Ce texte est d’abord paru dans Le Devoir du 20 février 2021.

 https://www.ledevoir.com/opinion/idees/595590/auteure-ou-autrice-l-un-et-l-autre-se-dit-ou-se-disent