Jean-Claude Corbeil. Des membres de l’Académie se souviennent.

par | Jan 28, 2022

Jean-Claude Corbeil

On se souviendra de Jean-Claude Corbeil d’abord comme d’un immense savant. La bibliographie des écrits de ce linguiste brillant, méticuleusement présentée sur le site que ses collègues de l’Université de Sherbrooke maintiennent à sa mémoire, est admirable. Mais plus admirable peut-être, et plus rare encore, est le fait qu’il ait accepté de mettre cette science au service d’une société que tout éloignait de sa langue, en se consacrant à toutes les causes qu’il avait décidé de servir pour la protéger. De l’Office québécois de la langue française et de la Charte de la langue française à ses grands projets lexicographiques, Jean-Claude s’est beaucoup dépensé. Il a raconté cette riche histoire dans son beau livre sur les politiques linguistiques du Québec, publié sous le titre L’embarras des langues (Québec Amérique, 2007).

Je l’ai connu alors que l’époque de ses engagements publics était déjà derrière lui et qu’il donnait toute son énergie à notre Académie. Avec Claude Lévesque et Jacques Allard, ses grands complices, il fut le premier à m’y accueillir. Fragile, menacé, toujours incertain, l’avenir de l’Académie des lettres lui semblait celui-là même de notre langue :  cet avenir, aimait-il répéter, exigeait un engagement de fond. Son exemple était inspirant, lui qui se dévouait aux tâches les plus humbles. Sa modestie s’accompagnait d’une forme très joyeuse d’ironie. En acceptant la fonction de secrétaire, rôle qu’il assuma de manière exemplaire pendant de nombreuses années, il réalisait peut-être un désir enfoui, celui de devenir archiviste. Récipiendaire de tant de prix prestigieux, travailleur infatigable, Jean-Claude trouvait maintenant son plaisir dans la vie de notre compagnie, où il avait plusieurs amis. J’ai le souvenir ému d’un homme déjà fatigué par tant de travaux savants et d’engagements publics exigeants qui s’adonnait à présent aux corvées les plus ordinaires, déménageant des boîtes de documents accumulés depuis notre fondation, négociant des espaces pour entreposer notre histoire, se faisant livreur des ouvrages soumis pour nos prix annuels ou servant des croustilles lors de réceptions pour lesquelles l’État n’avait pas un sou. Saluant la générosité de Lise Bissonnette, qui avait rendu possible le soutien de Bibliothèque et Archives nationales du Québec, il travaillait sans relâche pour que cette entente ouvre la voie d’une reconnaissance de l’État. Il évoquait en riant son homologue de l’Académie française, Madame le secrétaire perpétuel, Hélène Carrère d’Encausse, qui l’avait reçu en 2010 pour lui remettre le Grand prix de la francophonie, avec tout le faste réservé à ceux qui sont introduits sous la coupole.

Il m’arrivait de l’accompagner à gauche et à droite, nous habitions à trois portes l’un de l’autre, son humeur invariablement tranquille était l’exemple du stoïcisme des grands clercs de l’État, un mélange de générosité, d’équanimité, d’optimisme. Il aimait la Grèce, souveraine et fière de sa langue, l’île d’Amorgos où il était allé si souvent avec sa compagne, Ariane Archambault, collaboratrice de la première heure du Dictionnaire thématique et visuel, disparue trop tôt en 2006. Il aimait la musique, il suivait fidèlement depuis le début l’intégrale des cantates de Bach à la salle Bourgie où nous nous rendions ensemble chaque mois les dimanches après-midis. Nous partagions sur ce registre quelques passions discrètes qui allaient bien au-delà des dictionnaires. Grand lecteur, surtout d’essais, il aimait aussi le café, et je le retrouvais souvent alors qu’il était attablé seul sur une terrasse de la rue Bernard, plongé dans un livre. Devenu plus vieux, il aimait rappeler les causes qu’il avait servies, les luttes de la Catalogne, les défis de l’Afrique francophone où il avait beaucoup d’amis, le destin de l’Acadie, la tragédie de l’indécision du Québec, mais devant les érosions dont nous sommes aujourd’hui témoins, là où on aurait attendu une forme d’amertume, il demeurait serein, son sourire était quasi bouddhique.

http://corbeil.recherche.usherbrooke.ca/biographie

Georges Leroux

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Membre de l’Académie depuis 2004, secrétaire général de 2009 à 2013, Jean-Claude Corbeil a contribué à la vie de l’Académie comme il a contribué à tant d’autres institutions culturelles — avec vigueur, efficacité et humilité. Jean-Claude Corbeil a été parmi celles et ceux qui ont redonné à la langue française au Québec un sens de fierté et de légitimité. Depuis 1971, il est mêlé de très près au dossier de la politique linguistique québécoise. Ses multiples actions ont contribué au redressement du statut et de la qualité du français au Québec. Il a agi sur tous les fronts: celui de la politique, (la rédaction des projets de loi et des politiques gouvernementales), celui de la connaissance universitaire (en codifiant ce champ peu connu de l’aménagement linguistique) et celui de la connaissance pratique (en concevant de nouveaux types de dictionnaires, notamment le dictionnaire visuel). Ces trois domaines d’intervention ont chacun eu d’énormes impacts.  Homme d’idées et d’action, il était aussi un exemple d’ouverture et de tolérance. La langue, pour Jean-Claude Corbeil, était une réalité sociale qu’il fallait respecter. Il fallait donner aux locuteurs des outils pour mieux s’exprimer mais jamais imposer des jugements de valeur.  Il a reçu de nombreux honneurs à l’échelle internationale. On se souviendra d’un homme chaleureux, sensible et généreux.

Sherry Simon

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Jean-Claude Corbeil était secrétaire-général de l’Académie quand je m’y suis joint, en février 2013, puis quand j’ai été élu à la présidence neuf mois plus tard. J’arrivais de l’étranger et bien peu de l’Académie m’était connu. Il m’a formidablement aidé quand il s’est agi d’accompagner l’institution, de maintenir ses traditions, de servir ses causes, de développer ses programmes. Toujours présent et toujours fidèle, il m’a démontré alors les raisons pour lesquelles il était tenu en si haute estime dans les institutions québécoises, dans les affaires de la langue. Patient et accessible, chaleureux et efficace, il me laisse les meilleurs souvenirs de nos échanges, de notre complicité, de notre amitié.

Émile Martel

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Pour Jean-Claude Corbeil

Quelques lignes… trop rapides

La première fois que j’ai rencontré Jean-Claude, c’était dans une immense salle de classe, à l’Université de Montréal, où il donnait un cours de linguistique, et tout chez lui m’avait séduite : la justesse de sa langue, sans aucune préciosité, et de sa pensée sur la langue, sa belle délicatesse-gentillesse à l’égard de tous et toutes, sa grande humilité et cette lumière qui semblait émaner de lui à chaque mouvement, à chaque mot. Par la suite, je l’ai suivi de près, même à distance, retrouvant son nom à chaque tournant, apprenant par les journaux et la télévision, que « mon ancien professeur » était invité partout, à titre de théoricien et d’expert, où la question de la langue se posait, de la française, mais aussi de toutes les langues vivantes. Plus tard, j’achèterai un exemplaire de la première édition du dictionnaire Le visuel et quelques autres par la suite. Plus tard encore, j’aurai le bonheur d’être comme vous, tous et toutes, sa collègue à l’Académie où nous développerons une sorte d’amitié discrète qui lui permettra un soir de m’écrire pour me dire, après une table ronde où les échanges avaient volé haut, très haut, qu’il avait éprouvé un « sentiment d’ignorance », lui dont la réflexion, le travail, la curiosité, l’engagement et l’ensemble des réalisations remarquables, immenses, nous étaient déjà essentiels. En novembre 2014, pour le Salon qui lui a été consacré au Musée des beaux-arts de Montréal et à sa demande, je sortirai mon plus bel accent bourguignon pour lire un extrait, qu’il avait lui-même choisi, de Claudine à l’école. En février 2015, grâce au blogue qu’il a créé pour en faire une sorte de journal de son séjour à Nice, nous serons une vingtaine de correspondant.e.s à l’accompagner, à partir du 12, rue François de Paule, vers le musée Matisse, le musée Chagall, la Fondation Maeght, le musée d’Art moderne.

Cher Jean-Claude, comment nous remettrons-nous de ton départ? comment le Québec, dont la langue a tant besoin d’être à la fois soignée et protégée, s’en remettra-t-il? Restent, il est vrai et on s’y accrochera, tes livres et les empreintes que tu as laissées sur le pan le plus sensible de notre histoire. Merci d’avoir été qui tu étais, toujours présent à toutes les grandes questions de langue, de culture et de vie, toujours sensible, toujours à l’écoute.

Avec mon affection la plus vive,

Denise Desautels

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Pour qualifier ce grand spécialiste de la langue française qu’était Jean-Claude Corbeil, j’ai un mot qui le ferait sourire : c’était un gentleman.  Comme collaborateur et à titre de secrétaire de notre Académie alors que j’en assumais la présidence, je n’ai que d’excellents souvenirs de son efficacité, de sa disponibilité et de son dévouement. C’était un homme remarquable, dont la présence était toujours un événement attendu avec joie, un ami dont l’appui indéfectible m’a toujours été fort précieux.

Un Québécois dont on se souviendra longtemps.

Lise Gauvin, ex-présidente de l’Académie des lettres du Québec

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Son propos était clair et sa voix rieuse. Précision et ironie. C’est avec un sens critique que Jean-Claude Corbeil abordait ses dossiers. Les maîtriser et en même temps en évaluer les limites.

J’ai eu la chance de fréquenter Jean-Claude en 2013, au moment où j’ai pris la relève comme secrétaire général de l’Académie des lettres du Québec. Il faut savoir qu’il ne faisait pas les choses à moitié. Les archives avaient été organisées et, en plus d’avoir préparé un document avec les consignes utiles et les dossiers relatifs aux affaires courantes, nous nous sommes vus toutes les semaines pendant un semestre afin qu’il s’assure que les affaires soient bien administrées. Ces rencontres étaient des moments de pur bonheur, car en plus d’en apprendre sur l’histoire de l’Académie, nous discutions de nos lectures.

Il a participé pendant plusieurs années au jury du prix Ringuet et il goûtait ce moment d’échanges avec ses collègues autour de titres récents.

Jean-Claude était un excellent communicateur et j’affectionnais ses récits sur la trame de la vie politique qu’il a connu de près comme haut fonctionnaire responsable des questions linguistiques à un moment où le Québec se dotait de moyens de faire du français la langue du travail.

Laurier Lacroix

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Jean-Claude a toujours été pour moi un modèle de rigueur souriante dans la pensée comme dans l’expression. Il en allait de même pour son grand attachement à notre peuple et à notre langue française. Professeur du secondaire et bientôt doctorant, il était venu me soutenir, en 1967, quand j’ai fondé l’Association des professeurs de français de Montréal (APFM). Nous avions fait connaissance au département de linguistique de l’Université de Montréal où s’affairaient des professeurs remarquables, par exemple les Vinay (stylistique du français et de l’anglais) et Lefèbvre (la langue française du Québec).

Nous devions nous retrouver à la fondation en 1968 de l’Association québécoise des professeurs de français (AQPF). Puis encore, beaucoup plus tard, après sa carrière si fructueuse à l’Office de la langue française et chez Québec Amérique. C’était en 2004, quand, présidant l’Académie, je l’ai accueilli à son entrée dans notre compagnie. Il devait en devenir un secrétaire très dévoué.

Il était triste quelques années plus tard quand il a su que nous quittions Outremont où il était notre chaleureux voisin. Je m’en veux beaucoup de ne pas être allé le revoir avant son départ. Nous aurions marché dans la ruelle qui allait d’une maison à l’autre. Aurions pris un café sur une terrasse de la rue Bernard. Georges Leroux serait peut-être passé pour se joindre à nous. Et Jacques Godbout, qui sait ?

Jean-Claude Corbeil, le grand serviteur reconnu de la nation, était un homme de science, de fidélité et d’amitié.

Repose en paix, très cher ami.

Jacques Allard

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J’éprouve un grande tristesse à l’annonce de la mort de Jean-Claude Corbeil, Sa contribution remarquable au renforcement et au dynamisme de la langue française au Québec a été soulignée par plusieurs mais sa présence importante aux activités de notre Académie m’avait permis de mesurer aussi combien sa forte contribution en tant que linguiste puisait à un profond humanisme, fait d’empathie, de générosité et d’attention bienveillante. Quand il nous demandait comment on allait, ce n’était pas une pure formule de politesse, on sentait le souci, l’inquiétude même de l’homme pour ses semblables. Je devine que ses grandes réussites au sein des équipes où il a oeuvré ou qu’il a dirigées, notamment au sein de l’Office de la langue française, tenaient non seulement à ses compétences mais aussi à cette sensibilité, à ce sens de l’humain et à ce respect des personnes que j’ai pu sentir en le côtoyant au fil des années. Le fait français au Québec perd un de ses protagonistes les plus importants, mais nous voyons partir aussi un homme et un confrère au grand coeur, profondément attachant.

Pierre Nepveu

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Ah cher Jean-Claude.

Je t’ai connu chez Québec-Amérique avec Ariane et votre fabuleux Dictionnaire visuel, je t’ai retrouvé des années plus tard à l’Académie, toujours le même attachant gentilhomme, si simple d’approche, si merveilleusement empathique, à l’esprit toujours jeune et affuté, au cœur ouvert à tous. Quand tu étais quelque part, c’est toujours à côté de toi que j’avais envie d’aller m’asseoir.

C’est bien la première fois que tu nous fais autant de peine.

Monique Proulx

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Mon journal m’offre de Jean-Claude Corbeil un parcours que je croyais connaître, j’y trouve pourtant bien de l’ignoré. Nous travaillons en écriture en nous appuyant sur une science qui était la sienne, elle est le plus souvent invisible. Justement, notre compagnon de route ne cherchait pas la lumière, il n’élevait jamais la voix, dans nos environnements culturels si souvent turbulents son équanimité était singulière. C’est à l’Académie que je l’ai rencontré de plus près, absorbé par les exigences les plus humbles du quotidien de notre collectif, inquiet de son avenir, mais toujours confiant. Le jury des essais nous a rapprochés, j’ai découvert un lecteur assidu, d’abord touché par les propositions qui pouvaient corriger des injustices, dans tous les domaines. C’est bien pourquoi, il faudra s’en souvenir, son engagement envers le meilleur ancrage de la langue française au Québec était d’abord un espoir d’égalité.

Lise Bissonnette

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Dans l’introduction de son ouvrage L’embarras des langues : Origine, conception et évolution de la politique linguistique québécoise, Jean-Claude Corbeil affirme : « Mes intentions sont ambitieuses, mais sans prétention. » Cette phrase résume l’entreprise de cet important linguiste, qui voyait grand tout en restant humble et pragmatique.

Jean-Claude Corbeil était un passeur : il a d’ailleurs écrit L’embarras des langues avec l’intention de transmettre aux héritiers de la loi 101 l’histoire d’un combat pour défendre la langue française au Québec, « dans l’espoir qu’ils reprennent à leur compte l’avenir d’un Québec de langue et de culture françaises ». C’est avec joie qu’il s’est joint à l’Académie des lettres du Québec en 2004, dont la mission correspondait à ses propres convictions. Homme de passion et de convivialité, il montrait beaucoup d’estime envers ses collègues, dont il tenait à lire les dernières parutions. Il n’a pas hésité à s’impliquer activement au sein de l’organisme quand l’occasion s’est présentée.

Élu secrétaire général en 2009, l’année où j’ai pris la direction de la Rencontre québécoise internationale des écrivains, j’ai eu le plaisir de travailler en étroite collaboration avec lui. Il est rapidement devenu un complice, dont j’admirais la gentillesse, l’humour et la franchise. Jean-Claude avait un franc-parler qu’on rencontre trop peu aujourd’hui et ne répugnait pas à déplaire s’il le jugeait nécessaire. Mais il ne se montrait jamais hautain ni condescendant : natif de l’est de Montréal, il se souvenait de son quartier d’origine et en était fier.

Son décès m’atteint vivement. Je me souviendrai de lui comme d’un intellectuel rigoureux, d’un homme d’action, d’un ami attentif et délicat, et du fidèle amoureux d’Ariane, sa compagne trop tôt disparue, dont il aimait tant me parler.

Louise Dupré

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Pour l’ami encore présent

Jean-Claude était mon ami. Ce n’était un secret pour personne. Et en dépit de nos activités, nous demeurions complices dans la vie quotidienne : on se parlait tous les jours et lors de mes déplacements à l’étranger, au moins quelques fois par semaine.

Entier et intègre, Jean-Claude ne connaissait pas les demi-mesures. Je ne l’ai pas côtoyé lors de son passage dans le monde politique dont il s’était retiré. Ce que nous avons partagé n’a rien à voir avec l’homme public apprécié et reconnu. Nous avons vécu des moments de complicité, d’intelligence.

Longuement, il m’a parlé de ses origines et de ses études à Strasbourg, maintes et maintes fois de sa vie avec celle qu’il a tant aimée et de ses filles, souvent de ses amies de l’Office québécois de la Llngue française chez qui il allait manger, et avec espièglerie de ses parties de cartes avec ses collègues de Québec Amérique ou de scrabble chez Anne et François, avec s de ses voyages et de sa vie à l’étranger et bien sûr de la langue, de la loi 101, des hommes et des femmes politiques pour lesquels il éprouvait une véritable affection, du dictionnaire visuel et de ses autres livres. Je l’écoutais ravie d’être l’amie de cet homme important, linguiste et écrivain décoré de l’Académie française, membre de l’Académie des lettres du Québec ; j’écoutais ses analyses et commentaires politiques, tenais compte de son avis. Nous avons beaucoup discuté, jamais nous nous sommes disputés, ni n’avons connu de différends.

On se parlait de tout et de rien. De rien : de ce qu’on avait mangé ou allait manger, du temps qu’il faisait, de la lumière ou pire, du manque de lumière ; du travail que j’avais effectué au jardin, des fleurs, d’une balade dans ce que j’appelle La forêt magique. D’une conversation avec quelqu’un et même du prix des matériaux de construction ou des ouvriers. De tout : du livre qu’il lisait et que je devais absolument lire, de celui que je lisais, de ce que l’on avait entendu le matin ou l’après-midi à la radio. Du bulletin de nouvelles, de ce qu’avait dit tel ou telle journaliste avec qui il était, ou pas, d’accord. De gens que l’on devrait revoir, de ce concert à venir et auquel il fallait nécessairement assister. Du film qui arrivait en ville ou de celui que je venais de voir. Des gens et des rencontres qu’il avait faits lors de ses voyages, pour le travail ou pour le plaisir, de ceux qu’on ne ferait jamais ensemble. Et très souvent, presque tout le temps, il m’ordonnait de retourner à ma table d’écriture.

En général, nos conversations se passaient entre 17h15 et 17h45. Il savait que j’écoutais les infos à 18 h, lui à RDI, à 20 h.

Il y avait aussi nos lectures secrètes : les romans policiers. Lui grand lecteur de littérature, d’ailleurs il avait choisi la linguistique pour que la littérature ne soit pas contaminée par les théories littéraires, il aimait comme moi, les policiers. Nous partagions nos livres et, évidemment, c’était à qui ferait connaître à l’autre un auteur. J’ai essayé de lui faire aimer Elizabeth George : impossible. Il lui préférait Louise Penny. Je ne peux ni nommer ni me rappeler le nom de tous les écrivains qu’on s’est échangé, ces noms, ces livres qui, entre nous, jouaient le jeu d’être nos amis, nos proches.

Jean-Claude était mon ami et entre lui et moi, il y avait les livres, même pendant les vacances que nous passions ensemble, tous les deux amoureux du fleuve dont il ne pouvait se passer, on lisait, chacun de notre côté, puis je préparais le repas. Car nous avions aussi un réel plaisir à manger ensemble. Pendant les quelques moments de cohabitation, nous avions un horaire simple, calqué sur celui que l’on avait chacun chez soi. Il se levait bien avant moi, vers 6 heures, faisait les mots croisés et m’attendait pour le petit déjeuner qu’il prenait seul au fond puisque je ne buvais que du thé. Il me donnait les nouvelles qu’il avait lues dans journaux. Il a toujours été abonné au Devoir et depuis la disparition papier de la Presse, il la consultait sur sa tablette. Si je me réveillais trop tard, comme cela m’arrivait fréquemment, il faisait une patience, ou un solitaire, toujours sur sa tablette avant de me dire de me lever depuis le séjour. Autour de la table, il commentait l’actualité. J’écoutais, j’écoutais toujours Jean-Claude. Puis, chacun vaquait à ses occupations. Le midi, on mangeait. Il prenait un verre de vin. Sieste. Musique. On se retrouvait en fin de journée pour l’apéritif, moment sacré de grâce et de retrouvailles où on parlait encore, puis rebelote, le repas, la télé (il a toujours tenu entre ses mains la télécommande. Il détestait les pubs, je les adorais. Il mettait le son à mute). Je prenais mon tricot ou faisais le repassage… Il se moquait de moi, mais était bien content de sentir l’odeur dans l’air de la lavande ou du tilleul. Même dans ces moments, on parlait. Qu’est-ce qu’on a pu discuter, de tout, de rien, lui un verre à la main, des chips ou une olive dans l’autre, et moi, une tasse de thé ou de Coca zéro.

Il adorait manger au restaurant et se faisait une joie de m’y amener dans l’intimité de notre amitié, comme une fille à qui on va faire la morale, que l’on va conseiller. Car il m’a toujours écoutée, guidée et conseillée. Pour mille et une choses : mes enfants, le travail, l’écriture, comment cuisiner ceci ou cela, une conversation qui avait tournée en discussion, l’interprétation d’une pièce musicale, etc. et toujours du fait que je devais écrire.

Quand j’ai quitté Outremont pour Saint-Grégoire, il comprenait et malgré le fait qu’il perde une voisine, notre amitié ne s’en est pas trouvé véritablement changée : on se voyait, on parlait au téléphone, par Face Time ; c’était important qu’on sache l’un l’autre ce qu’avait fait justement l’autre. C’est à partir de ce déménagement qu’on s’est appelé quotidiennement.

Farouchement pudique surtout parce qu’il désirait conserver entière son autonomie, il ne me disait pas tout. Je le lui reprochais. Il disait qu’il ne voulait pas que je m’énerve, que je m’en fasse. Alors cela m’énervait encore plus. J’avais droit à un raclement de la gorge, à un hum hum ! Je le relançais. Et je finissais bien par savoir. Je le grondais, et il savait que j’allais le faire. Le nombre de fois que l’on s’est dit fais attention, ou appelle quand tu seras arrivé/e est incalculable. Sans parler des autres recommandations concernant un déplacement, une sorte de bois, une crème de beauté ou des chaussettes.

Oui Jean-Claude était mon ami. Les choses se passaient de lui à moi, et de moi à lui. Nous n’avions pas de réel passé, tout était là. On vivait cette amitié dans le partage et le respect. Nous étions si différents et en même temps, nos existences se sont entremêlées, grâce à l’Académie des lettres du Québec. La vie a fait le reste, m’a fait cadeau d’une grande amitié et je veux conserver intact ce moment où il avait pris ma main dans la sienne large et aux gros doigts, un été à Saint-Irénée.

Danielle Fournier

Photo : François Fortin, Le Devoir.