FINALISTE DU PRIX VICTOR-BARBEAU 2023

L’ÎLE AUX DÉMONS

Un essai d’Alan Bersoné

Publié aux éditions Septentrion en 2022

L'île aux Démons, la mer de Verrazano, les cités de Norumbega et de Cibola ou encore le lac de Conibas ont ceci en commun : ils n'existent pas. Pourtant, ces lieux ont longtemps été représentés sur les cartes géographiques de l'Amérique du Nord et décrits dans les textes qui les accompagnent. Comment ces mirages cartographiques ont-il pu apparaître et persister aussi longtemps?

Alban Berson, cartothécaire à Bibliothèque et Archives nationales du Québec, nous conduit dans l'atelier d'un graveur vénitien, dans la mâture d'une caraque normande d'où un marin fourbu aperçoit une promesse, dans le sillage funeste d'un conquistador, près d'un village autochtone où un homme trace pour la première fois sur du papier l'image qu'il se fait de son monde... Au coeur même de l'esprit d'exploration qui distingue les XVIe et XVIIe siècles et fait aujourd'hui les délices des amateurs de cartes anciennes, ces voyageurs immobiles.

Alban Berson a enseigné l'histoire du livre et de l'imprimé à l'Université de Montréal pendant une dizaine d'années. Il se passionne pour les récits de voyage et la construction du savoir géographique à travers les siècles. Dans ses travaux, il s'attache à inscrire l'histoire de la cartographie dans celle, plus large, des sciences, de la pensée et de la spiritualité.

ÉLOGE DE BERNARD ANDRÈS

MEMBRE DU JURY

Cartothécaire intéressé par les liens entre géographie, science et histoire de la pensée, Alban Berson nous offre un passionnant voyage dans l’imaginaire des navigateurs, des explorateurs et de ces voyageurs immobiles que sont les cartographes. Imaginer, imager, dessiner la terra incognita à partir de récits plus ou moins sûrs de marins et d’aventuriers conduit à des aberrations cartographiques dont Alban Berson fait son miel.

L'île aux démons et autres mirages cartographiques n’est pas seulement un beau livre admirablement illustré de mappemondes, d’ornements de navires, de figures autochtones et de monstres marins. Aux confins de la géographie, de l’anthropologie, de la philosophie et de la géopolitique, c’est aussi un livre original et d’agréable lecture, porté par une réelle passion de l’auteur pour les figurations de l’inconnu. Il est nourri par de minutieuses recherches sur les descriptions de ce que l’Europe rêvait jadis comme un « Nouveau Monde », en se leurrant souvent sur les réalités de ce dernier (ou premier monde).

Outre l’intérêt présenté par le choix des cartes anciennes et les savants commentaires sur leur provenance, comme sur leur usage à des fins géopolitiques et commerciales, cet essai se lit en filigrane comme une approche critique de la colonisation et une déconstruction du savoir géographique ancien. Utopies des « découvertes », mais aussi dystopies auxquelles elles menèrent.

Hallucinations face à l’inconnu, illusions d’optiques, erreurs et mensonges des conquérants sont relayés d’un siècle à l’autre. Ils donnent lieu à d’improbables curiosités géographiques : « Île aux démons », « mer de Verrazano », « Norumbega », « Cibol », « Quivira », « Frisland et Drogeo », « Conibas », « Rupes nigra et altissima », « détroit d’Anian »… Autant de lieux inexistants, de non-lieux nommés « mirages de papier » par Alban Berson, dans sa fine enquête sur les trésors enfouis des cartothèques.

À l’époque où terres et mers se redéfinissaient incessamment au hasard de périples motivés par la cupidité, se trouvait remise en cause la connaissance de soi dans le contact avec l’autre. Un contact aussi violent que dévastateur pour les nations alors soumises à la nomination et à l’appropriation, comme le marque bien Berson. De quoi s’interroger sur la notion même de « découverte » au sujet de ces régions pourtant habitées de longue date et que le savoir occidental peinait (peine encore ?) à intégrer dans son paradigme.

La riche collection cartographique de Bibliothèque et Archives nationales du Québec nourrit pour une bonne part le matériel iconographique de ce savant ouvrage qui se lit aussi comme une palpitante enquête sur le vrai ou le faux dans la représentation des mondes entre 1507 et 1647.