FINALISTE DU PRIX VICTOR-BARBEAU 2023
D’UNE NÉGRITUDE À L’AUTRE
Un essai de Ching Selao
Publié aux Presses de l’Université de Montréal en 2022
L’influence de l’oeuvre d’Aimé Césaire sur plusieurs écrivains québécois est un fait connu depuis longtemps de la critique littéraire. Pourtant, un certain malaise autour de son legs reste palpable, si bien que l’autrice se demande, en introduction, comment écrire un livre sur Césaire et le Québec. Comment, surtout, prendre la mesure de ce que René Depestre a appelé « l’éblouissant effet Césaire » sans parler d’un mot, du mot?
Elle revient d’abord sur une récente polémique qui a « ressuscité » Césaire dans l’imaginaire québécois et sur les débats concernant les différences entre la négritude senghorienne et la négritude césairienne, car c’est précisément celle-ci qui a marqué nos écrivains. Puis, elle analyse les écrits de Gaston Miron, légende du Québec à l’origine du petit mouvement de « négritude blanche », les poèmes et textes critiques de Paul Chamberland, qui aspirait à être le « Césaire québécois », ainsi que les livres de Dany Laferrière, le fils tardif du poète. Proposant des lectures à contre-courant, ce livre se penche sur le rapport de ces auteurs au grand poète martiniquais et rappelle l’écho retentissant qu’a eu sa voix, même si, d’une négritude l’autre, ce sont plutôt les dissonances qui émergent de ce dialogue.
ÉLOGE DE JOËL DES ROSIERS
PRÉSIDENT DU JURY
La culture sur le dos, le chagrin au ciel, l’homme noir a subi le plus infâme des trafics. Monstrueuse par sa violence, son espace, son histoire et les conséquences durables jusqu’à nos jours, la traite perdure dans l’inconscient post-colonial. De l’Afrique à la Méditerranée orientale jusqu’en Asie, puis de l’Afrique aux Amériques, le commerce des enfants, des femmes et des hommes noirs a duré quatorze siècles.
Entre deux mémoires culturelles labourées par l’imaginaire politique de la décolonisation, le Québec et la Caraïbe, il a fallu l’ahurissement de Césaire devant une devanture de librairie, lorsqu’il aperçut en 1972 un livre portant le titre rimbaldien de « Nègres blancs » et à Ching Selao la maîtrise de son sujet pour mettre en relation les thèmes de nègre, négritude et leur appropriation au Québec demi-colonisé. En 1941, lors d’une escale à la Martinique, André Breton avait lui aussi découvert « Le Cahier du retour au pays natal », l’œuvre-phare de Césaire, à travers la vitrine d’une mercerie lors d’une célèbre promenade dans Fort-de-France. Répétition assez parodique du jeu de miroir pour la souligner.
« Le Canadien français et son double » (1972, 2018), est le titre de l’essai de Jean Bouthillette. Si pour cet auteur, « l’Autre était en l’occurrence l’Anglais », pour Ching Selao, fidèle à l’histoire de la poésie française et son domaine d’extension au sein des débats décoloniaux, l’Autre pouvait aussi être Nègre. À force de remonter la genèse du mot, c’est à travers les œuvres de Gaston Miron et Paul Chamberland que l’essayiste scrute la fascination des poètes québécois de la Révolution tranquille pour la négritude de Césaire. Issu de l’univers de la plantation, le mot negritude est par ailleurs inventé et utilisé dans une tout autre acception par le psychiatre américain et signataire de l’Acte d’Indépendance des États-Unis, Benjamin Rush (1746-1813).
Nègre est le premier et le dernier mot. Il désigne un corps mythique, une machine biopolitique, une matrice endolorie de l’humanité. La condition d’utilisation de ce mot est une coupure triomphale d’avec l’oppression car il veut dire aussi en créole un dépaysement : c’est le nom de tout homme, sans distinction de couleur de peau. La partie de l’essai consacrée à l’œuvre de Dany Laferrière, fils prodigue du poète devenu académicien, permet d’éclairer les héritages détournés de Césaire et d’appréhender la transmission de ce mot éminemment poétique jusqu’à l’intensité zéro.
Dans les relations de « maître » à « esclave », le Nègre qui n’a jamais renoncé à son humanité échappe à la loi de la domination, à la violence, à la soumission. Parce que cette histoire triste est la nôtre, plus que jamais l’histoire d’une reconquête de la liberté, c’est la singulière manière de ce livre optimiste de Ching Selao, aussi passionnant que poignant, que de promouvoir sous l’autorité poétique de Césaire la belle idée d’une extériorité jamais absolue.