FINALISTE DU PRIX RINGUET 2024
MUETTE
Un roman de Pascale Beauregard.
Publié en 2023 chez Boréal.
Catherine, à la différence de sa mère et de son père, est une personne normale. C'est-à-dire qu'elle est dotée de l'ouïe et de la parole, tandis que ses parents sont catégorisés par la société comme "sourds-muets". Cette étiquette qu'on leur a accolée est loin d'être le simple constat d'une réalité physiologique ou d'une condition médicale, c'est aussi, et surtout, la condamnation à vivre en dehors du monde. Car, pour les gens de leur milieu et de leur génération, cela voulait dire grandir en institution, avec tout le cortège de mauvais traitements et d'humiliations qui va avec, cela voulait dire se sentir désespérément isolé, même au beau milieu des fêtes familiales. Cela veut dire ne pouvoir exister vraiment que dans l'espace que leur ouvre un langage secret, celui des signes, auquel les entendants n'entendent rien.
Ainsi, dès son âge le plus tendre, Catherine devra malgré elle se faire l'interprète de ses parents, être leur lien avec le monde "normal", la dépositaire de tous leurs secrets. Catherine grandit donc déchirée entre la honte de ses parents et un sentiment de responsabilité envers eux, tout aussi irrépressibles l'un que l'autre. Elle est également déchirée entre sa mère, à qui la parole a été refusée, et sa grand-mère, qui parle trop. Car si les deux femmes de sa vie ont quelque chose en commun, l'une dans ses cris informes et l'autre dans son babil inextinguible, c'est que ni l'une ni l'autre n'a conscience des limites, n'a conscience de ce qu'une fillette de six ans peut ou ne peut pas, doit ou ne doit pas, savoir. Traversée par toutes ces paroles, Catherine apprendra peu à peu à écouter sa propre voix, à l'imposer, à donner un sens au chaos sonore dans lequel l'a plongée sa naissance.
ÉLOGE DE MONIQUE LARUE
MEMBRE DU JURY
Muette, de Pascale Beauregard, est un livre unique et original, un premier roman doté d’une frappante singularité.
La narratrice, son personnage principal, est tout entière constituée de la seule et improbable voix qui lui a été accordée en ce monde. Elle est la fille unique de parents sourds-muets : une mère sourde profonde, un père malentendant. Elle a appris à parler « avec » la télévision.
Pascale Beauregard dédie à sa mère et à sa grand-mère ce roman dépositaire d’un l’immense vouloir-dire, « pour, dit-elle, qu’elles se parlent enfin ». Elle a soin de situer son travail dans le contexte littéraire québécois, en le précédant d’une épigraphe de la romancière unique que fut Claire Martin. La grand-mère maternelle, quoique dotée de la parole, n’en participe pas moins au grand mutisme multiple, multiforme, transgénérationnel, contre lequel l’écriture se forge, alchimie de cristal noir. La langue de la narratrice, le mutisme bloqué qu’elle libère, s’imprime dans notre mémoire affective non seulement comme « une » écriture singulière, mais comme le mouvement original de « L’Écriture » : vouloir-vivre qui s’articule vocalement en vouloir-écrire. Faite d’échos rauques, de pataquès cocasses, de cascades de contresens, elle est toujours marquée par l’affection, l’empathie, et sauvée par un solide sens de l’humour.
Cette lecture est l’expérience d’une délivrance.