LAURÉAT DU PRIX VICTOR-BARBEAU 2025

CÉLINE AU CONGO

Un essai d’Aristote Kavungu

Publié en 2024 chez Boréal.

Le personnage étonne. L’écrivain fascine. On parle partout de lui. Il est lu, plus que jamais. Louis-Ferdinand Céline ne fait jamais l’unanimité; pour ou contre, il y a toujours une objection ou une dénégation. Son antisémitisme est amplement documenté. Son racisme, moins. Aristote Kavungu a relu les pamphlets où le racisme est flagrant, mais aussi Voyage, où il l’est tout autant, sauf que personne ne l’avait vu. Le racisme de Céline serait-il soluble dans son génie encore davantage que son antisémitisme? « J’aime pas les nègres hors de chez eux… c’est tout », n’est-ce pas là une formule romancée de « la France aux Français »? Dans ce pamphlet – genre éminemment célinien –, Aristote Kavungu veut d’abord remettre la négrophobie de Céline dans la discussion sur son antisémitisme. Ensuite, il se dresse contre cette France qui a décidé, presque en chœur, de se refaire une vertu sur le dos de l’ermite de Meudon.

J’ai décidé d’écrire, non pas sur Louis-Ferdinand Céline, que j’ai lu, relu, aimé, détesté, compris, imploré, questionné, convoqué, mais sur les réverbérations de ce qu’il a dit et écrit en son temps, ce qui a été acclamé et aussi ce qui a été haï. Je vais écrire du point de vue d’un Noir africain que les écrits de Céline n’ont jamais laissé indifférent; un Noir qui n’a jamais caché sa fascination pour l’auteur et des réserves et de la colère pour l’homme; un Noir qui a vécu et étudié en France, un pays finalement sombre avec quelques illuminations, exactement comme l’auteur de Voyage au bout de la nuit; un Noir qui décide, avec énormément de recul, d’égratigner un peu et d’écrire ce qui peut ressembler à un pamphlet antiraciste; un Noir, enfin, qui veut s’employer à renvoyer dos à dos Céline et ses pseudo-détracteurs. A. K.

ÉLOGE DE JOËL DES ROSIERS

PRÉSIDENT DU JURY

Bien que la vocation médicale de Louis Ferdinand Destouches abrégé en Céline soit née lors d’une affectation comme fonctionnaire colonial en Afrique, dans Céline au Congo, Aristote Kavungu offre bien davantage qu’une réflexion critique sur les rapports entre médecine et littérature : il compose un essai vibrant, traversé par la tension entre fascination et lucidité, entre héritage littéraire et examen moral. En revisitant la trajectoire de Louis-Ferdinand Céline à l’aune de l’histoire coloniale, Kavungu interroge les zones d’ombre d’une modernité française encore travaillée par ses silences. Chaque page invite à réfléchir aux persistances de l’occultation coloniale dans l’imaginaire français.

Ce qui distingue profondément cet ouvrage, c’est la manière dont l’auteur se présente avec ses calames, armes, stratagèmes. Il ne se soumet pas pour autant il assume la contamination. En effet, la contaminatio est une figure stylistique chère aux Anciens, métaphore de la contagion de deux œuvres au cours de laquelle le critique, au seuil de l’œuvre qu’il commente, se laisse imprégner par sa langue, son rythme, sa fureur. Le lexique dysphorique de Céline se retrouve dans l’œuvre du contempteur des supériorités raciales peuplées de vices. Kavungu ne s’efface pas derrière son objet ; il est porté par lui, il dialogue avec Céline, il en subit la musique, tout en retournant la puissance du style célinien contre ses propres enfers.

Cette tension stylistique devient le moteur esthétique de l’essai : une forme de corps à corps où le critique refuse la pure froideur académique pour risquer son propre orient contre la ténèbre célinienne qu’on nous a léguée.

Par cette posture, Céline au Congo réinvente le genre de l’essai critique : il conjugue rigueur documentaire, profondeur éthique et souffle littéraire. La réflexion sur le racisme, la mémoire et les ambivalences de la création y trouve une forme à la fois savante et incarnée.

Aristote Kavungu y démontre qu’un essai peut être une aventure du langage : celle d’une conscience qui s’engage jusqu’au seuil de l’autre, sans jamais céder ni à l’indulgence ni au jugement hâtif. Une œuvre majeure, essoufflée, soupirante devant le legs célinien, exemplaire par son intelligence et son courage.