FINALISTE DU PRIX ALAIN-GRANDBOIS 2025

UNE HISTOIRE DANS UNE HISTOIRE DANS UNE

Un recueil de poésie de Geneviève Blais.

Publié en 2024 chez Poètes de Brousse.

Le Far West, la mangrove ou la forêt hantée ; la pendue, l’enfant-fille ou l’ogresse ; ce sixième recueil de Geneviève Blais superpose différentes époques, réelles ou imaginaires, différents personnages, dont les lignes de vie finissent par s’entremêler comme des cheveux, des racines, non pas dans un lieu précis, mais dans le rêche de la fibre et de l’histoire. « Ça remonte au déluge », la femme « découvre que ça se répète/que les mains ouvertes/est le seul geste à la fin. » Sous le soleil qui brûle jusqu’aux rétines, dans l’eau qui monte ou dans la noirceur fiévreuse qui se referme, le désastre procède à son décompte, indéfiniment : après tout, « on ne sait souvent pas quoi faire avec l’amour. » ???????

Geneviève Blais use ici d’une acuité incisive pour ajouter une pierre à son œuvre où tendresse et violence s’enchevêtrent, pendant que la poésie « pioche des tunnels » pour exposer l’absence de frontière entre la sauvagerie et l’amour.

ÉLOGE DE PAUL BÉLANGER

PRÉSIDENT DU JURY

Depuis le déluge souffre la femme, et le poème soutient l'amplitude d'un souffle qui redonne vie à ce qui s'est éteint. Du piano de la femme jusqu'aux « hommes qui font des nœuds qui font des hommes », la poète trace un parcours de résistance qu’illustre le piano. Mais les pendues reviennent en bandes hantées comme des spectres de leur présence « les hommes qui font des trous ».

La mère et la fille dans la mer. Il y a peut-être une île qu'elles atteignent sans que l'île soit. En s'extirpant de l'eau, elles ne sont pas sauvées. Elles s'extirpent de l'eau mais les bêtes féroces sont partout dans et hors de la mer. On dirait l'exploration d'un territoire, la mère est la guide à travers la mangrove. C'est bruyant sous le soleil brutal. On est sur le point d'être noyé, mère et fille, et c'est la peau de la fille qui recouvre la mangrove. Image surréalisante, s'il en est, d'un corps aux dimensions de l'univers. Prose et expérience onirique, De l'impersonnel vers le personnel. C'est un jeu. Poème et prose rythment finement le déroulement de ce poème-gigogne.

Puis, c’est un JE qui revient, dé-masqué. La mère adresse à sa fille les mots de l'éloignement. L'amour déborde et la fille est toutes les enfants, comme une reine de sabbat, toute dévorante qui reflue dans le langage, car tout se déroule et s'emboîte sans cesse dans ce livre à l’imagination fertile, sans cesser de s'emboîter, comme le temps qui nous sépare et nous refait. La mère, c'est entendu, s'habille de sa fille. « Un cœur, dans mon cœur, palpite ses braises. »

Voilà un livre qui annonce d’autres belles aventures d’écriture.

ÉLOGE DE DIANE RÉGIMBALD

MEMBRE DU JURY

Le recueil est d'une formidable et grande théâtralité poétique, d’une rythmique époustouflante. Un vrai coup de poing tant au point de vue du style – la répétition scande le texte de façon hallucinante - que du contenu impérieux. Une mise en abîme qui se renverse en elle-même. Trois parties constituent Une histoire dans une histoire dans une et la filiation au féminin qui y est contenue. C’est une histoire de disparition. Une histoire d’absence. Une histoire de fille. Une histoire de fille dans la mère, de fille perdue, de fille mangée, de fille aimée pour ce qu’elle ne sera jamais. Ainsi, toujours dédiée à la mort. C’est une histoire de suspension, c’est une histoire suspendue.

Il y a un engagement foudroyant et lucide de la saisie du monde et de sa violence dans le texte de Geneviève Blais. Elle dira : « Comprends-moi bien, l'infini ronge son os jusqu'à la moelle. » (98) et « Comprends-moi bien, j'aimerais ne pas être cette mère gueule béante, mère vorace et loup. une mère crocs, ogresse et grosse de ses repas de filles comme dans gober sa fille et la fille de sa fille et la fille de sa fille de sa » (89).

D'une puissance et d'un déboutement renversants.

ÉLOGE DE PAUL CHANEL MALENFANT

MEMBRE DU JURY

Un grand souffle rythmique emporte la voix de Geneviève Blais dans cet envoûtant recueil placé sous le mode musical de la redondance expressive, de la pulsion émotive lancinante, obstinée. Pour inscrire ce récit d’une filiation prédestinée de la mère-fille et fille-mère, pour traduire l’irréversibilité du cycle maternel, la poète recourt, avec une rare efficacité, au stratagème formel de la mise en abyme, tant il est vrai qu’en cette matière l’histoire se répète à l’infini de l’hérédité et des générations.

L’emboîtement iconique du pareil et du même, le redoublement et l’apparentement mimétiques constituent ici des structures idoines pour dénoncer cette dévoration constitutive inhérente à la maternité invasive, gloutonne, quand il s’agit de gober sa fille et la fille de sa fille et la fille de sa fille de sa (89) Cet amour est sans pitié, d’une violence exacerbée, passionnelle, aveugle puisqu’on ne sait souvent pas quoi faire avec l’amour (86)

De ce drame de la réitération des rôles du féminin au féminin, de la féminité à la ressemblance spéculaire, Geneviève Blais perçoit avec une théâtrale intensité la dimension mythologique de la tragédie : Si tu n’avais pas été ma fille, si tu avais été celle d’une autre, exactement comme tu es, je t’aurais sauvagement voulue. J’aurais tué ta mère et t’aurais gardée pour moi. (85) Le récit ou le récitatif narratif alternent en ce texte avec des poèmes en vers libres, incisifs, d’un impeccable découpe métrique et la variation osmotique entre les deux modalités infléchit la belle saccade de la voix fragmentée, arythmique, parfois cassée cassante qui raconte cette histoire dans une histoire dans une… laquelle tourne en boucles tourmentées, compulsives.

J’en tiens pour exemple fameux cette page où la poète inscrit avec une saisissante puissance évocatrice l’adéquation symétrique, quasi synonymique, entre la naissance et la noyade.

Soudain la mère et l’enfant-fille inspirent avidement. Ce souffle : comme une enfant retenue sous l’eau, qu’on aurait peut-être voulu noyer, mais juste pour une minute, pas noyée pour vrai, pas noyée noyée, juste noyée dans la tête noyée, et que les mains auraient retenue dans le fond de l’eau jusqu’à ce que l’impossibilité de la retenir au fond du fond surgisse, et que les mains en sortent alors très rapidement le petit corps glissant doucement au bleu et qu’un souffle, plus grand que grand, gonflé de toutes les fureurs s’échappe enfin. (57)

On entendra ici que ce livre, dans le sillage même du mal-amour et du récit maternel qu’il raconte puissamment, est une grande chose vocale pathétique où tente de se rejoindre l’infini qui ronge son os jusqu’à la moëlle (98) et l’habit de beauté (99).