LAURÉAT DU PRIX ALAIN-GRANDBOIS 2025
COMME SI C’ÉTAIT COMME ÇA
Un recueil de poésie de Marcel Labine
Publié en 2024 par Les Herbes rouges.
Souvent, le matin, une personne s'arme, se rend dans un lieu public et ouvre le feu sur ses semblables. " Doit-on imaginer Narcisse enragé? "
Pendant ce temps, les écosystèmes s'effondrent, la Terre devient chaque jour plus inhospitalière. Les tueries de masse et la catastrophe écologique sont l'angoissant terreau dans lequel poussent les poèmes de ce livre. Devant cet horizon bloqué, qu'allons-nous devenir? Qui ou quoi interroger pour le savoir?
Marcel Labine nous entraîne, avec Comme si c'était comme ça, dans une aventure de pensée. Convoquant des oracles qui connaîtraient l'avenir mais s'obstineraient à rester muets, les poèmes décochent leurs questions brûlantes. Même la panthère parfumée, cette icône impénétrable venue de Dante, gardera pour elle son haleine magnifique, prometteuse d'un langage autre, une poésie qui serait plus forte que la perte de sens. Non sans humour, Marcel Labine embrasse les paradoxes et fait du cataclysme en cours son fourmillant terrain de jeu.
ÉLOGE DE PAUL BÉLANGER
PRÉSIDENT DU JURY
Marcel Labine signe un appel à la divergence. Comme si c'était comme ça est un livre des plus achevé. Au bruit des monstres répond le chant qui ouvre un espace libre.
La monstruosité n’est plus accablement, mais territoire pour explorer l'expérience de l'anthropophage. Le poème expose les tueries de masse à la pleine clarté, et la pulsion de mort, qui domine notre époque déprimée, est mise à distance par ses notes de terrain poétique où le poète imagine un « narcisse heureux ».
À cette folie, donc, répond un désir de beauté. Le poète ouvre des voies de traverse pour la saisir. Et voilà que ce « comme si c'était comme ça » résonant comme une évidence est tout à coup perçu tout au contraire comme une critique de l’évidence. Cette méditation s'inscrit donc sans détour au cœur des ténèbres autant qu'au cœur de la matière du langage où sont enfouies les réserves du vivant.
Le poète nous le rappelle, l'art est une sorte d'ombre issue de l'avenir qui éclaire le présent. Les ressources de l'imaginaire sont infinies et invisibles. Le « comme si » est le fil qui retourne les catastrophes présentes depuis toujours. Les dieux et les déesses prononcent des « paroles gelées » en « lettres d'azur ». Orphée dessille nos yeux d'un chant qui poursuit sa tâche d'émerveiller. C'est le « poème-comme » qui chante sobrement et gravement il se grave sur chaque os d'un corps. Il y a toujours des rives à découvrir.
ÉLOGE DE DIANE RÉGIMBALD
MEMBRE DU JURY
Marcel Labine propose avec Comme si c’était comme ça un livre des plus sombres qui va du côté des folies dévastatrices du monde. D'une grande lucidité et d’une savante érudition, il n’amenuise pas la triste fatalité de notre monde terrestre. Narcisse tue à hue et à dia, les écosystèmes s'effondrent, comment respirer ? Il y a peut-être le poème mais encore.
Les textes sont soutenus par des références nombreuses. On ne sort pas indemne du regard tranchant de l’auteur qui utilise un mode sceptique, voire ironique de notre soi-disant évolution. 6 logbooks, forme de registres du sort du monde, s’insèrent dans le livre constitué de sept parties. Du vide au néant, de l’époque glaciaire à celle d’aujourd’hui, peu d’air, qu’un monde mythologique déjà empreint du sombre, un monde géocidaire incarné par « la faim / insatiable de détruire » (21) l’anime. D’une grande clairvoyance sur l’état des choses qui nous lient.
La dévastation criante ne cesse de dégrader la vie, à cela il dira : « à quoi servent ces visions / de soulèvement quel géocide / met-on en place par ces récits // on sait que la Terre recule / que les âges passés reviendront / et avec eux les froids de l'équateur / la pluie polaire la suie des cratères / et les vastes nuits indivisibles. » (79) L’espoir humain s’éloigne du vivant car « À quoi faut-il tenir / quand on ne tient à rien et qu’agir / se résume à demeurer stoïque / au milieu de sa chambre éclairée / par les replis du temps qui tourne / sur lui-même toupie vertigineuse / qui emporte avec elle les tueries / les guerres les déclins et les rêves de paix / uniquement parce que c’est comme ça » (70)
Le livre est sans compromis face à la déchéance qui creuse son gouffre depuis un temps pourrait-on dire immémoriel ? Cela dit, le monde contemporain creuse sa tombe funeste et « il n’y a pas de rachat » (84). Que reste-t-il ? Il y a la panthère parfumée, la bête mythique aux attraits légendaires, qui revient car « il faut à chaque instant / se secouer de la suie des paroles / résister aux langoureux chants de la mort » (111) La bête aidera peut-être à secouer la source de la parole.
ÉLOGE DE PAUL CHANEL MALENFANT
MEMBRE DU JURY
Comme si c’était comme ça / mourir serait parfaitement indifférent : sous un titre laconique, apparemment désinvolte, c’est un livre d’une troublante intensité dramatique que nous donne ici Marcel Labine, au sommet de son art et de sa maturité poétique. À la faveur d’une fascinante culture encyclopédique voire d’une vertigineuse érudition, Labine expose l’insoutenable atrocité du monde contemporain, vision que désigne et synthétise, en bref, l’épigraphe de Louis-René Desforêts d’un univers en décomposition et ultime déflagration ; le statut même du réel et du sens y est plombé de toutes parts dans un espace obstinément noir par les mangeurs de boue / par eux / il n’y a pas d’enfants / il n’y a pas d’adultes /ni de bien ni de mal / que la faim / insatiable de détruire. (21)
Le portrait documentaire est sombre et lourd à l’instar de l’inexorable masse verbale qui le déploie sous nos yeux dans une langue robuste, directe, sans quelque parure métaphorique ou embellie consolatrice, d’une inouïe force de conviction et qui oscille entre le réalisme révolté et la véhémence prophétique.
Notre époque et notre siècle sont donnés à voir à travers leur maléfique longueur d’onde historique ; ils sont mis en scène avec toutes les outrances de violence et d’horreur qui sévissent dans un univers impitoyable voué à l’apocalypse suicidaire et à la tuerie aveugle par les machines de guerre, les fusillades de masses, le lexique du néant : comme si la planète entière / était un gigantesque ovale mal éclos / chambre d’air crevée / vidée de ce qui rend la vie possible (75)
Certes, ce monde est suffocant, irrespirable, inhabitable. Comment donc vivre en ce lieu sans lieu, en ce présent sans avenir dans l’éboulement perpétuel des catastrophes et des sinistres ? La ténébreuse fulgurance de la poésie de Labine refuse de se soumettre à la stricte énergie du désespoir. Devant la détresse et le désenchantement du monde, elle propose dans sa rage tonique la résistance verbale, la dénonciation, l’engagement.
Car pour le poète honteux de l’arrangement / tel qu’il est des choses / et garder le silence serait / s’automutiler – s’enfoncer / dans la gorge les lames / du « c’est comme ça » (107). Comme ces sillages lumineux qui irriguent la densité des noirs dans les tableaux de Soulages, comme ces traits d’humanité hurlante qui fulgurent dans telles figures de Francis Bacon, les poèmes de Marcel Labine en même temps qu’ils accompagnent le prodigieux le nostalgique appel de l’abîme (69) s’emploient à faire surgir l’émanation d’une langue dans la langue (109) puisqu’il faut à chaque instant / se secouer de la suie des paroles / résister aux langoureux chants de mort / même si cela signifie encourir la déroute / du corps d’équipage poursuivant la manœuvre / aussi loin et longtemps que nécessaire. (p.111)