FINALISTE DU PRIX ALAIN-GRANDBOIS 2025
CHANT DES CRÉATURES
Un recueil de poésie de Nadine Ltaif.
Publié en 2024 aux éditions du Noroît.
Le 4 août 2020, une explosion inouïe dans le port de Beyrouth cause des milliers de morts et de blessé·es, détruisant toute matière vivante en un souffle. Comment se reconstruire à partir de ruines ? Que résiste-t-il dans les souterrains de la mort ? Dans Chant des créatures, la poète libano-québécoise Nadine Ltaif trouve réparation dans l’écoute de la nature et des êtres vivants qui se défendent sans voix. En hommage au poème « Cantique des créatures » de saint François d’Assise, le recueil s’adresse aux arbres et aux oiseaux comme des adelphes de l’humanité, créant un herbier où dialoguent les plantes du Liban avec les fleurs sauvages du Québec. En alternant entre le conte, le poème narratif et l’évanescence du haïku, la poète se défait peu à peu de sa peau humaine pour refaire ses racines et pour devenir simplement vivante parmi les créatures.
ÉLOGE DE PAUL BÉLANGER
PRÉSIDENT DU JURY
L'anecdote est spectaculaire, dont on a tous vu les images. Le recours au mythe est aussi porteur. Une colline explose. Mon ventre. Et les oiseaux répondent du crime qui ne peut être masqué. Tout comme les insectes qui sont le symbole de la persistance du vivant dans les souterrains.
L'audace de la poète consiste à opposer à l'indécente violence du monde, à l'explosion des bombes et des catastrophes, la présence toute simple et naïve des fleurs et des plantes. S'adressant au vent qui par définition fuit et passe, emportant avec lui des paroles éphémères, le chant pourtant persiste à demeurer et à s'enraciner dans la terre-mère comme un arbre.
C’est une poésie des Petits riens (Un oiseau, un moucheron sur une chaise). Plus qu'humaine, la poète adresse sa question : « Est-ce que l'homme se nourrit de l'homme ? » Vivante et sans nom, elle goûte à la nature. Et contre l'explosion tragique, opposent les fleurs par leurs noms et leurs fêlures car les érinyes ne sont pas disparues. Le port de Beyrouth est une scène de crime. Elle relie son histoire personnelle à celle de sa ville aimée. Et rappelle les figures mythiques de l'Antiquité pour éclairer son récit. Les oiseaux se parlent et leur allure aérienne fait contrepoids à la douleur des êtres, à la pesanteur des actions humaines et guerrières. À la bruyance, la poète inscrit un rituel d'écriture pour imaginer ce que dit le silence. Le chuchotement enterre la catastrophe. Elle explose le non-humain pour accéder à elle-même. Elle relie sa vie domestique de femme attentive aux plantes et à la vie en leur donnant la parole. Elle donne aux insectes et aux vies étrangères qui nous entourent une forme que la poète accueille dans sa voix.
ÉLOGE DE DIANE RÉGIMBALD
MEMBRE DU JURY
Nadine Ltaif signe un texte d’une grande finesse conjuguant sa posture de vivante parmi les vivants du monde terrestre à la violence, celle notamment de l'explosion du 4 août 2020 au port de Beyrouth, bombe de négligence criminelle insensée dont l'État a fermé les yeux, ainsi conjuguée à l'histoire du Liban et de toutes ses douleurs vécues.
Pour aller du côté de la vie, Chant des créatures, rend grâce aux fleurs, aux arbres, aux animaux. La poète pénètre en eux pour retrouver la beauté de ce qui nous rassemble. La présence en filigrane de Clarice Lispector est manifeste par la vie donnée au végétal et à l'animal qui rend honneur et grâce aux vibrations du vivant. « Ce jour-là, j'ai décidé de / me défaire de ma peau / pour devenir vivante sans nom / sans désignation d'espèce. / Et sans race. // Sans faculté de jugement moral - / pour retrouver le goût sauvage / du vent et le bruit / qu'il fait dans les arbres. » (13) Elle tente de réinventer le conte de la survie en appelant le règne végétal. « Toutes les chirurgies ne réussiront pas à maquiller le crime » (25) « Déjà les oiseaux discutent de / l'état de la planète / une brise fraîche revigore / les fleurs qui attendent / leur dose de lumière. » (64)
Elle met en parallèle le crime humain en dédiant la suite sur Beyrouth à Eschyle. « Rien rien / ne viendra effacer le crime. » (19) « Beyrouth / Tu as connu le voyage d'Ulysse / les crimes d'Œdipe / la colère d'Héra / l'insoumission d'Antigone. / Tes racines sont littéraires - / depuis que tu as accepté l'errance. » (22)
Ainsi, la seule arme qui reste à la poète se trouve du côté du végétal, là où chaque fleur, chaque arbre portent un poème : mimosa, asclépiade, lilas, muguets, marronniers, orchidée, cyclamens, cèdre, jasmin, rhizome. Les oiseaux reviennent. L’inhumanité perd son sens entouré d’herbes, de fleurs, d’arbres, d’oiseaux, d’animaux multiples. Tout fourmille du vivant.
ÉLOGE DE PAUL CHANEL MALENFANT
MEMBRE DU JURY
La proposition de Nadine Ltaif dans son Chant des créatures est portée par une quête de sérénité devant l’état de la planète, les outrances guerrières, – dont le sombre jour de « BEYROUTH 4 AOÛT 2020 ».
Comment survivre à l’horreur puisque « Rien rien / ne viendra effacer le crime » (19) ? Il faut « retrouver le goût sauvage / du vent... » (13) La poète se donne alors toute entière à l’écoute méditative de la nature ; à l’instar d’Olivier Messiaen, elle tend l’oreille à « La conférence des oiseaux » et c’est dans le sillage de Saint-François d’Assises qu’elle entonne son fervent « Cantique des créatures ».
Un courant d’air frais émane de ces poèmes ciselés qui, tels des éloges de la vie, célèbrent à loisir les fleurs, l’araignée et la plante d’intérieur… Véritable parti pris des choses vivantes, le chant est célébration en sourdine. Il fait contrepoids à l’affliction et à l’inhumanité de notre époque éperdue.
« le silence est (ici) plus important que les mots » ; et « après le deuil, il est » (27).
Nadine Ltaif honore avec délicatesse et retenue, la botanique et le bestiaire, le florilège et l’herbier, tout ce qui, des plus humbles choses, elle rend hommage à ce qui nous reste de notre humanité, le don de l’admiration et de la célébration gracieuses.