LAURÉAT DU PRIX VICTOR-BARBEAU 2024
Faire œuvre à deux
Un essai d’Andrea Oberhuber.
Publié en 2024 aux Presses de l’Université de Montréal.
Qui connaît aujourd’hui Aveux non avenus, Dons des féminines, Hexentexte, La Dame ovale, La Maison de la Peur, Le Cœur de Pic, Le Livre de Leonor Fini, Le Poids d’un oiseau, Oiseaux en péril ou Oracles et spectacles, autant d’œuvres hybrides réalisées entre 1930 et 1975 selon l’idéal surréaliste du travail collaboratif, à l’instigation d’une écrivaine ? Véritable changement de paradigme éditorial, le Livre surréaliste, objet à part entière, qui prend son origine dans l’écriture à quatre mains, n’a presque jamais un seul auteur. Il déploie des rapports texte/image d’une grande variabilité et appelle une lecture croisée entre l’écrit et le pictural…
Cet ouvrage se propose de combler une lacune de recherche en s’intéressant à un corpus à tort négligé par la critique littéraire et artistique. Dix cas de figure emblématiques sont analysés quant aux modalités de démarche collaborative (« au féminin », « mixte » ou « en dualité créatrice ») afin de répondre à la question suivante : qu’en est-il d’une esthétique avantgardiste au féminin, d’une communauté d’auteures et d’artistes qui s’est constituée malgré elle grâce au livre, espace de rencontre et creuset de partage ?
ÉLOGE DE JOËL DES ROSIERS
PRÉSIDENT DU JURY
Les livres – du moins celui-ci – sont intimement liés à de grands pans de vie, à des conversations, des collaborations et des réflexions entre amis, chercheurs, enseignants, collègues et étudiants pendant des décennies. Ils sont ancrés dans l'histoire, c'est-à-dire dans le temps, avec les changements inévitables qui s'opèrent et se tamponnent au long des époques littéraires. Ils parlent de mélancolie, de finitude et de perte. Et aussi d’ombre. Dans le conte fantastique éponyme L’Ombre de Hans Christian Andersen, un jeune chercheur est confronté à la perte de son ombre… qui revient le hanter.
L’œuvre à deux, souvent comparée à une œuvre ambidextre, peut servir de fascinante métaphore et de technique à l’aventure surréaliste et au prolongement de ses influences artistiques au XXIe siècle. Ce mouvement de l’avant-garde artistique et littéraire qui cherche à dissoudre les frontières de la pensée rationnelle, prophétisait l’exploration de l’inconscient, du rêve, d’éros par l’étoilement de juxtapositions inédites.
« Nous avons accroché une femme au plafond d’une chambre vide où il vient chaque jour des hommes inquiets, porteurs de secrets lourds. » (André Breton, Premier manifeste du surréalisme) (26). Alors que le centième anniversaire du Manifeste du surréalisme publié en 1924 est célébré ces jours-ci à Paris par une grande exposition au Centre Pompidou, la place des femmes dans ce mouvement offre des repères à tous ceux pour qui le surréalisme reste une occasion de rêver les yeux ouverts à une renaissance authentique. « Aucun mouvement du XXe siècle n’a compté autant de femmes parmi ses membres actifs, loin du statut de muses auquel on a souvent voulu les réduire. Leur présence est attestée dans les revues comme dans les nombreuses Expositions internationales du surréalisme, du moins à partir des années 1930, tant dans les arts plastiques qu’en littérature. » (Marie Sarré, commissaire).
L’essai d’Andrea Oberhuber apporte à l’espace muséal des paradis artificiels tout aussi précieux selon une scansion qui lui est propre, reflet d’une attention soutenue à la collaboration au féminin chez Claude Cahun et Moore ou Lise Deharme et ses collaboratrices. Les œuvres de Leonora Carrington avec La Maison de la peur (152), Dorothea Tanning et Max Ernst (137) font l’objet d’une étude sur la tension entre le texte et l’image soulignant les effets de collision et de continuité au cours d’une collaboration dite mixte. Les contradictions de la dualité créatrice sont explorées grâce au travail sur l’anagramme d’Unica Zürn et sa consignation d’eaux-fortes (221).
Quand bien même Aragon avait évoqué « Le pouvoir fantasmatique du “féminin” comme source d’inspiration… » (26), c’est « l’amour fou » entre deux femmes en fuite, une sorte de don du féminin qui est mis en scène dans les poèmes-collages en deux langues anglaise et française de Valentine Penrose, empreints de lointain, de gothique et d’irrationnel.
Dans Le Livre de Leonor Fini, le chapitre qui clôt l’essai, les dynamiques spatiales et visuelles du texte/image se muent en compositions majestueuses sur la page de sorte que des styles hybrides, des tensions et des rythmes créent une esthétique unique. L’élément visuel fait écho aux préoccupations surréalistes sur la forme et le contenu.
Les interprétations symboliques font de la grande artiste une puissance pour soi, une magicienne prise dans les rets d’un « voilement et dévoilement » de lourds secrets, sans doute liés à la fabrication de l’objet-livre. En réalité, l’essai d’Andrea Oberhuber est un sas qu’on fait tourner pour révéler dans les interstices du surréel, les cabales, les mystères, les entéléchies qui apparaissent soudain instantanées et suaves, lieu d’intimité avec toutes choses respirantes.