FINALISTE DU PRIX VICTOR-BARBEAU 2024
HISTOIRES SOUVERAINES
Publié en 2023 aux Presses de l’Université de Montréal
Dans le contexte des débats en cours sur la réconciliation et les séquelles de la colonisation, cet ouvrage met en valeur les oeuvres d’écrivains autochtones francophones à travers le portail poétique et politique de la littérature. Il rend compte de la place qu’occupent l’expérience intime et le retour du sujet sur soi dans les récits exprimant la souveraineté autochtone en examinant, notamment, l’oeuvre d’An Antane Kapesh, autrice fondatrice de la parole anticoloniale, et celles de Naomi Fontaine, Natasha Kanapé Fontaine, Virginia Pésémapéo Bordeleau, Louis-Karl Picard-Sioui et Mélissa Mollen Dupuis.. L’étude se penche successivement sur les thèmes de l’histoire, du corps, de la parenté et de la temporalité et dévoile des trajectoires qui montrent bien que la souveraineté autochtone se raconte à partir du personnel. Ancrée dans une méthodologie qui privilégie les traditions intellectuelles, les savoirs et les contextes autochtones, elle vise à comprendre les particularités du corpus francophone et tisse des liens avec les récits et les théories autochtones de l’Île de la Tortue, dépassant ainsi les sphères linguistiques coloniales qui ont tenu ces écrits à distance pendant si longtemps.
Un essai d’Isabella Huberman.
ÉLOGE DE BERNARD ANDRÈS
MEMBRE DU JURY
Peut-on parler des littératures autochtones au Québec, peut-on les apprécier, les étudier, les enseigner quand on est allochtone, blanc, blanche et universitaire ? D’où parle-t-on et de quelle posture théorique et politique se réclame-t-on ? Isabella Huberman s’interroge longuement sur ces questions épistémologiques, éthiques et politiques avant de risquer elle-même de savantes et respectueuses analyses des œuvres fondatrices du corpus autochtone. Dans une optique résolument « décolonisatrice », Isabella Huberman utilise les toponymes Kebec et Kanata « pour souligner que les noms de lieux […] ont leur origine dans les langues autochtone » et que « le Québec est, presque dans sa totalité, situé en territoires autochtones non cédés ». Chaque titre d’ouvrage traduit est aussi scrupuleusement mentionné dans sa langue d’origine, tout comme le rattachement de l’auteur·e à sa nation et à son territoire d’origine.
Forte de ces principes et de son engagement personnel auprès des écrivaines et écrivains, dédouanée en quelque sorte de son statut non autochtone, Isabella Huberman risque avec brio une « histoire littéraire en contexte colonial ». Il s’agit pour l’auteure de montrer que « l’œuvre littéraire correspond à un projet décolonial qui restitue les savoirs et épistémologies autochtones ».
Commençant par les classiques Je suis une maudite sauvagesse, d’An Antan Kapesh (1976), à Shuni, de Naomi Fontaine (2019), en passant par N’entre pas dans mon âme avec tes chaussures (2012) de Natasha Kanape Fontaine et L’amant du lac, de Virginia Pésémapé Bordeleau (2013), Isabella Huberman élargit son corpus jusqu’aux plumes émergentes les plus actuelles. Elle montre comment ces auteur·es (surtout des femmes) tirent de leur expérience personnelle relayée par celles vécues par leurs aînées la matière même de leurs œuvres. Les notions d’autohistoire, de mémoires partagées et de souveraineté du corps autochtone traversent les œuvres parcourues avec une grande empathie par Isabella Huberman. Souvent autobiographiques et hybrides (récits de vie /essais /romans/ poésie /pamphlets), les productions autochtones remettent en question les idées reçues en contexte colonial sur les classifications génériques et chronologiques de « LA » littérature occidentale (ou « coloniale », pour reprendre la terminologie plus militante du volume).
Appelant à un plus grand intérêt du public pour cette production en plein épanouissement, Isabella Huberman confie pour finir :
Les moments de malaise que j’ai ressentis en tant que chercheuse blanche ont été des moments importants d’apprentissage qui m’ont permis de comprendre que l’acte de lire ou d’écouter le texte rend les destinataires coresponsables.
À nous de lire et d’écouter dans l’optique responsable d’Isabella Huberman ces voix multiples de l’autochtonie du Kebec et du Kanata, pour découvrir enfin ce continent perdu et retrouvé de « L’île à la tortue ».