FINALISTE DU PRIX VICTOR-BARBEAU 2024

Oser l’humour éthique

Un essai de Jérôme Cotte.

Publié en 2023 chez Somme toute.

Professeur de philosophie au niveau collégial, Jérôme Cotte s’intéresse à ce que les grands philosophes de toutes les époques ont dit ou écrit sur l’humour; il fait des liens avec ce que font ou disent les humoristes modernes du Québec ou d’ailleurs. Il s’inspire autant de la rouerie d’Aristote, qui annonce un traité sur l’humour sans jamais l’écrire, de Kierkegaard qui voit une spiritualité dans l’humour, que des câlins gratuits de la mascotte Anarchopanda pendant le printemps érable de 2012 et de la vision du cosmos de Virginie Fortin; l’auteur évoque la nécessité de pratiquer un humour éthique, c’est-à-dire qui fait preuve d’une véritable ouverture à l’autre et s’éloigne de la blague facile, se limitant, elle, à rire de ce qui est, sans chercher à transformer l’actuel état des choses.

Au fil des courts chapitres qui forment cet essai, Jérôme Cotte trace les contours de ce que pourrait être un humour responsable tout en restant conscient de la difficulté, voire de l’utopie, de l’entreprise : il faut à la fois de l’humilité et de l’audace, constate-t-il, pour tourner en dérision les pouvoirs en place et pour changer réellement le monde par l’humour et en faire, enfin, un milieu égalitaire et inclusif.

ÉLOGE DE PIERRE HÉBERT

MEMBRE DU JURY

En 1960, dans un essai caustique auquel Les insolences du frère Untel ont sans doute porté ombrage, Gilles Leclerc signe Le journal d’un inquisiteur, qui fustige le manque de sens de l’humour des Canadiens français : s’ils « prennent trop leur petite personne au sérieux, écrit-il, ils la vouent à la taxidermie précoce ». À voir la panoplie d’humoristes qui se succèdent de nos jours, contribuant à l’établissement d’une véritable industrie du rire, et même à une École nationale de l’humour, l’on pourrait croire que le souhait de Gilles Leclerc s’est réalisé.

Mais non, affirme Jérôme Cotte dans cet essai remarquablement éclairant sur la banalité du « rire dominant » contemporain. Ce rire dominant, il le qualifie de « rire brute », qu’il écrit brutE « pour souligner les traits abrutissants et sans originalité de certains rires. Il s’agit donc d’un humour “de brute”, d’un humour tout simplement grossier associé à une certaine violence. » (16) J’éviterai ici de donner des noms ; mais en lisant le livre de Jérôme Cotte, vous en trouverez abondamment !

« De Socrate à Virginie Fortin » : le sous-titre de l’essai propose ainsi une analyse à la fois personnelle et solidement ancrée dans la philosophie qui déplie diverses facettes du rire. Insistons à titre d’exemple sur le dernier chapitre, « Du rire de Sara à celui de Virginie Fortin ». L’auteur apporte un point de vue lumineux sur le rire féminin, mettant en lien un personnage de l’Ancien Testament et l’humoriste contemporaine Virginie Fortin, dont le rire, « au sein même de la tristesse sociale, […] maintient en vie la promesse du miracle : la possibilité de changer la face du monde. » (184) Mais comment cela peut-il se produire ?

Jérôme Cotte parle d’humour brute ; mais sa pensée ne s’arrête pas à cette déconstruction, bien au contraire. L’essai est tout entier est traversé non pas par une thèse, mais par l’esquisse, chapitre par chapitre, d’un humour autre, « l’humour éthique », dont Sol, Yvon Deschamps, Clémence DesRochers, en sont les figures tutélaires, se produisant point en leur nom propre mais par la théâtralisation d’un personnage, au lieu de mettre de l’avant leur propre personne, comme c’est le cas pour l’humour brute. L’humoriste éthique fuit les clichés éculés ; son but n’est pas d’abord de vendre des billets ou de devenir porte-parole d’une marque de commerce. Il cherche au contraire à nous amener à repenser la société, la vie, loin des simplifications, ami des nuances et de l’autocritique. « L’humoriste éthique », conclut Jérôme Cotte, est un « dissident idiot » dont les perspectives carnavalesques portent une « sensibilité pour l’utopie [qui] n’a rien à voir avec un quelconque programme visant une grande réconciliation universelle ou définitive. » (187)

Cet essai, nécessaire, de Jérôme Cotte, dévoile la toxicité de l’humour brute, qui fournit « le gaz hilarant pour assurer la frénésie capitaliste » (18) ; l’humour éthique, au contraire, refuse de se soumettre à l’ordre du monde et cherche à nous « élever au-delà de la compréhension courante de ce que nous pouvons et devons faire ensemble. » (185).